Nous vieillissons, et nos corps avec nous. Nous n'avons aucune envie de faire semblant de ne pas le voir, ni de raconter que l'âge n'aurait aucune importance. Il en a une. Nos corps changent, notre manière de les habiter change, nos désirs aussi probablement. Le regard des autres se transforme, comme celui que nous portons sur eux.
Ce qui nous gêne davantage, c'est cette manière de parler du vieillissement comme d'une lente négociation avec ce que nous aurions perdu. Il faudrait apprendre à accepter ses rides, assumer ses formes, aimer ses imperfections, continuer malgré tout à se sentir beau. Comme s'il existait quelque part une version idéale du corps, probablement jeune, et que toutes les suivantes devaient être comparées à celle-là.
Nous n'avons pas envie de passer les prochaines décennies à essayer de rester jeunes. Nous voulons continuer à désirer, et continuer à être désirés.
Cette question traverse déjà notre manière de regarder les autres, avec une différence entre nous que nous aimons beaucoup : nous ne sommes pas toujours touchés par les mêmes corps.
Nous n'avons aucune envie de prétendre que la jeunesse ne nous touche pas. Certains corps jeunes sont magnifiques, et leur jeunesse participe précisément à leur beauté. Un homme de trente ans peut être terriblement désirable par sa musculature, son torse, ses épaules, ses fesses, son sexe vigoureux, par cette puissance et cette énergie que certains corps portent à cet âge. Il n'y a rien à expliquer ni à rendre plus profond : ce corps provoque du désir, donne envie de le regarder, de le toucher peut-être, de découvrir ce qu'il peut offrir et recevoir.
Ce désir est terriblement vivant.
Et d'autres corps racontent tout autre chose. Une femme de cinquante ou soixante ans peut être tout aussi bouleversante par sa poitrine, ses hanches, son ventre, sa peau, mais aussi par cette façon d'habiter son corps qui raconte une longue familiarité avec le désir et le plaisir. Une assurance dans sa nudité, une manière d'accueillir un regard sans feindre de ne pas l'avoir vu, d'assumer son propre désir comme celui qu'elle provoque, de savoir parfois jouer avec lui et l'attiser.
Aucun de ces désirs n'a besoin de prendre le dessus sur l'autre. Aucun n'est plus profond, plus noble, plus sensible ou plus juste. Ils désirent simplement des choses différentes.
La jeunesse possède une beauté et un érotisme qui lui appartiennent. Il serait absurde de les nier pour rendre les années plus faciles à accepter. La force d'un corps, des muscles puissants, une peau tendue, un sexe vigoureux, cette impression d'énergie presque inépuisable peuvent provoquer une envie immédiate et profondément charnelle. L'âge de ce corps n'est pas quelque chose dont il faudrait faire abstraction : il participe à ce qui le rend désirable.
Mais l'âge participe au désir dans l'autre sens aussi.
Certains corps portent le temps d'une manière incroyablement érotique. Une poitrine qui a vécu, des hanches plus généreuses, un ventre qui n'est plus parfaitement lisse, les plis et les marques d'une peau ne sont pas des « imperfections » que le désir devrait généreusement apprendre à oublier. Ces traces participent au désir, parce que le temps n'est pas le seul à avoir traversé ces corps.
Le plaisir aussi.
Il y a des corps que le plaisir donné et reçu a patinés, embellis, érotisés. Cela se voit dans une façon de se tenir nue, de bouger, d'offrir sa peau au soleil, de croiser un regard sans le fuir, de sentir le désir apparaître dans les yeux d'un autre et de ne pas en avoir peur. Dans cette assurance particulière de quelqu'un qui connaît son corps, connaît son plaisir, assume ce qu'il désire et sait aussi ce qu'il peut provoquer chez les autres.
Le corps ne raconte évidemment pas tout ce qu'il a vécu, et tant mieux. Il n'est pas un livre ouvert où il suffirait de compter les amants, les caresses ou les nuits. Mais la manière dont quelqu'un l'habite peut raconter une relation au plaisir : une familiarité, une confiance, une sensualité qui ne cherche plus forcément à se prouver, une façon d'accueillir le désir, de le donner, de le recevoir et parfois de jouer avec lui.
Certains corps donnent à voir que le plaisir fait partie de leur histoire.
Et cela peut être furieusement désirable.
Cette relation à soi n'arrive évidemment pas automatiquement avec les années. Certaines personnes connaissent très jeunes leur corps et leur désir avec une liberté magnifique ; d'autres peuvent rester hésitantes beaucoup plus longtemps. Mais lorsque cette assurance rencontre un corps qui a vécu, les deux racontent ensemble quelque chose que la jeunesse ne peut pas encore raconter de la même manière : une histoire de sensualité, de plaisir donné et reçu, de désir éprouvé, partagé, parfois déçu, souvent réinventé.
Il n'y a donc aucune raison de choisir entre deux récits également faux. La jeunesse ne serait que superficielle tandis que l'âge apporterait enfin la profondeur ; ou, à l'inverse, la jeunesse posséderait la vraie beauté tandis que les années ne laisseraient derrière elles qu'un corps qu'il faudrait apprendre à accepter.
Un corps jeune n'est pas le brouillon d'un corps mûr. Un corps mûr n'est pas la version abîmée d'un corps jeune.
Ils peuvent être désirables pour des raisons différentes.
Et dans notre couple, ces différences deviennent elles-mêmes quelque chose que nous partageons. Nous pouvons attirer le regard de l'autre sur un homme dont la puissance physique nous trouble, sur une femme dont la sensualité nous bouleverse, découvrir avec amusement que l'autre n'aurait peut-être pas posé exactement le même regard, puis lui offrir malgré tout cette beauté : regarde.
Nous n'avons pas besoin de désirer les mêmes corps pour comprendre le désir de l'autre. Nous pouvons même prendre plaisir à le voir apparaître, à découvrir ce qui l'allume, ce qui arrête son regard quelques secondes de plus, ce qui lui donne envie. Une beauté qui n'aurait peut-être été remarquée que par l'un devient ainsi quelque chose que nous avons regardé ensemble.
Pendant ce temps, nos propres corps continuent leur chemin. Ils changent eux aussi, et deviennent peu à peu ces corps qui portent une histoire.
Cette histoire n'est pas seulement celle des années. Elle est faite de tout ce que nous aurons vécu dans ces corps : le soleil, les voyages, les fatigues, les blessures peut-être, les enfants pour l'un d'eux, les nuits trop courtes, les rires, les mains qui les auront parcourus, les regards qui les auront désirés. Elle est faite aussi des plaisirs reçus et de ceux qu'ils auront donnés.
Nous vieillissons sous le regard l'un de l'autre, et ce regard possède quelque chose qu'aucun regard nouveau ne pourra jamais avoir : il connaît plusieurs versions du même corps. Il se souvient de lui sur une plage, dans une chambre, au réveil, après une nuit particulière ou au milieu d'un éclat de rire. Il l'a vu offert, hésitant, excité, fatigué, heureux. Il connaît une partie de son histoire parce qu'il était là lorsqu'elle s'écrivait.
Mais nous ne voulons surtout pas que cette histoire devienne une consolation nostalgique.
Dans vingt ans, nous ne voulons pas regarder le corps de l'autre en pensant que nous en avons encore envie. Ce petit mot ferait presque du désir une survivance admirable, comme si nous devions nous féliciter qu'il ait réussi à traverser les années.
Nous voulons connaître l'histoire de ce corps, regarder celui qui sera réellement devant nous à cet instant et en avoir envie.
Pas malgré le temps. Pas en fermant tendrement les yeux sur ce qu'il aura changé. Ce corps aura lui aussi été patiné par la vie, par nos plaisirs et par ceux que nous aurons partagés avec d'autres. Il aura acquis des marques qu'il n'a pas aujourd'hui et perdu certaines choses qu'il possède maintenant. Il sera simplement devenu un peu plus encore l'un de ces corps qui ont une histoire.
Et nous voulons aussi continuer à plaire ailleurs.
Il serait facile de rendre cette phrase plus sage en expliquant que le regard de la personne que l'on aime suffit. Mais ce ne serait pas tout à fait vrai. Être désiré par celle ou celui avec qui l'on partage sa vie est précieux ; sentir apparaître le désir dans le regard d'une personne qui vient de nous rencontrer l'est autrement.
Nous voulons pouvoir sentir des yeux s'attarder sur nos corps. Découvrir qu'un homme, une femme ou un couple nous trouve beaux, sensuels, désirables. Connaître cette petite secousse lorsqu'un regard devient suffisamment clair pour que l'on comprenne ce qu'il raconte, et pouvoir choisir d'y répondre, de l'accueillir, peut-être même de l'attiser à notre tour.
Cela ne nous sera jamais dû. Vieillir signifie aussi voir évoluer sa place dans le désir des autres. Certaines personnes que nous trouverons magnifiques ne nous regarderont pas. Certains regards préféreront des corps plus jeunes que les nôtres, et ceux qui nous désireront dans vingt ans ne seront peut-être pas ceux qui nous désirent aujourd'hui. Nous n'avons aucune envie de transformer la vieillesse en conte rassurant où chacun deviendrait mystérieusement plus séduisant à mesure que les années passent.
Mais nous n'avons pas davantage l'intention de quitter discrètement le paysage du désir.
À soixante-dix ans, nous voulons être nus sur une plage, sentir le soleil et le vent sur nos peaux devenues vieilles, regarder les corps autour de nous et nous émerveiller de leur beauté. Nous voulons offrir les nôtres au regard, aimer les yeux qui s'y attarderont, voir le désir apparaître et continuer à éprouver le nôtre. Nous voulons rencontrer, accueillir, séduire peut-être, être séduits, toucher et être touchés, découvrir ce qu'un corps inconnu peut éveiller dans les nôtres et ce que les nôtres peuvent éveiller chez lui.
Nous voulons continuer à habiter pleinement nos corps, pas à les conserver comme des souvenirs de ce qu'ils étaient autrefois. Leurs possibilités changeront, leurs rythmes aussi. Ils auront peut-être besoin de davantage de temps, inventeront d'autres manières de donner et de recevoir du plaisir, connaîtront des fragilités que nous n'avons pas aujourd'hui. Rien de cela ne les condamne à devenir les spectateurs de la sensualité des autres.
Nous voulons jouir et faire jouir. Nous voulons connaître de nouveaux plaisirs, retrouver ceux que nous connaissons déjà, en abandonner certains peut-être et en découvrir d'autres. Nous voulons que nos corps continuent à être des lieux de curiosité, de rencontre et de partage plutôt que les archives d'une sensualité passée.
Et nous voulons continuer à regarder.
Peut-être que dans vingt ans les mêmes beautés nous troubleront. Peut-être que nos regards auront changé avec nous. Un corps jeune et musclé pourra toujours provoquer un désir immédiat, tandis qu'un corps de soixante-dix ans, nu au soleil, pourra raconter avec une force extraordinaire une vie passée à connaître le plaisir, à l'offrir, à le recevoir et à ne jamais s'en excuser.
Nous n'avons pas besoin de savoir aujourd'hui ce que nous désirerons demain. Ce qui compte est de ne pas commencer à refermer notre regard avant même que les années soient arrivées, ni à traiter les corps que nous devenons comme les versions déclinantes de ceux que nous étions.
Nous préférons les laisser vivre et continuer à écrire leur histoire. Les habiter, les montrer, les offrir au monde lorsqu'ils en ont envie, et accueillir ce que le monde voudra bien leur offrir en retour.
Nous ne voulons pas rester jeunes. Nous voulons continuer à désirer et continuer à être désirés. Nous voulons jouir et faire jouir.
Non pas pour résister au temps, mais pour le traverser comme nous essayons déjà de traverser la vie : curieux des êtres, de leurs corps, de leurs histoires, de leurs désirs et des plaisirs que nous pouvons partager avec eux.
À trente ans, cinquante ans, soixante-dix ans et après, nous voulons simplement être pleinement, charnellement, furieusement vivants.