Lorsqu’on parle d’ouvrir un couple à d’autres rencontres, une question arrive assez vite : à quelle fréquence ? Combien de fois par mois, combien de soirées, combien de personnes avant que cela devienne trop ? Combien de temps faut-il ensuite rester à deux pour « se retrouver », préserver son intimité, éviter que les rencontres prennent trop de place ou que le couple finisse par se perdre au milieu de tout ce monde ?
Nous comprenons très bien d’où vient cette question, mais elle ne correspond pas à notre manière de vivre les choses. Dans certaines formes d’échangisme, la rencontre est vécue comme une escapade : le couple sort de son quotidien, ouvre pendant quelques heures un espace différent, partage éventuellement d’autres corps, puis revient à son intimité. Le besoin de « se retrouver » ensuite possède alors une logique, puisqu’on est allé quelque part ensemble avant de revenir chez soi. À l’autre extrême, certains espaces tantriques proposent une disponibilité presque permanente à la rencontre, au contact, à la connexion, mais cette ouverture reste souvent vécue de manière assez individuelle : chacun suit ses sensations, ses attirances, ses expériences, son chemin.
Nous ne nous reconnaissons vraiment dans aucun de ces deux mouvements. La rencontre n’est pas pour nous une parenthèse hors du couple, et elle n’est pas davantage une aventure individuelle vécue à côté de lui. Elle est une ouverture du Nous, une découverte partagée, quelque chose que nous vivons ensemble dès le premier regard et qui continue à nourrir ce qui circule entre nous bien après que la personne est repartie.
C’est pour cela que l’idée de devoir ensuite « nous retrouver » nous paraît étrange. Après une rencontre, nous n’avons pas à retrouver le Nous : nous étions dedans. Nous étions ensemble lorsque quelqu’un nous a plu, ensemble lorsque le désir a commencé à circuler, ensemble lorsque nous avons décidé d’approcher, d’inviter ou d’accueillir. Nous étions encore ensemble lorsque les corps se sont rapprochés, lorsque l’un a reçu davantage, lorsque l’autre a donné, lorsque nous avons regardé, touché, ri, hésité, joui. Et nous sommes toujours ensemble lorsque nous reparlons ensuite de ce qui s’est passé.
La rencontre ne crée donc pas chez nous une sorte de dette envers le couple qu’il faudrait rembourser par plusieurs jours de tête-à-tête. Elle ne prend pas du Nous pour le déplacer ailleurs ; elle entre dans ce que nous vivons et vient s’y ajouter. Cela ne signifie évidemment pas que nous avons envie de rencontrer tout le temps, ni qu’un couple vraiment ouvert devrait être continuellement disponible à de nouvelles personnes, comme si ralentir signifiait que quelque chose s’était refermé.
Rencontrer quelqu’un demande de l’énergie, et pas seulement lorsqu’il s’agit de désir ou de sensualité. Il faut répondre à des messages, être curieux de quelqu’un, parler, écouter, laisser de la place à une histoire qui n’est pas la nôtre. Recevoir demande parfois de préparer quelque chose à manger, de ranger un peu, d’ouvrir une bouteille, de choisir une musique, puis surtout d’être réellement disponible à la personne qui franchit la porte. Nous aimons énormément cela, mais certains jours nous n’en avons tout simplement aucune envie.
Il peut y avoir quelqu’un que nous apprécions beaucoup, que nous serions vraiment heureux de revoir, et pourtant l’idée même de recevoir ce soir-là paraît demander trop d’effort. Rester nus à la maison, manger quelque chose de simple, regarder un film, discuter à moitié, ne rien organiser et ne devoir être disponibles à personne d’autre qu’à nous-mêmes peut alors être infiniment plus séduisant. Ce n’est pas un « recentrage », et nous ne sommes pas en train de réparer le couple après avoir trop donné ailleurs. Nous sommes simplement fatigués, paresseux, occupés, ou merveilleusement heureux de ne rien faire.
Quelques jours plus tard, le mouvement inverse peut apparaître avec la même évidence. Nous pouvons avoir envie de voir quelqu’un un soir, puis quelqu’un d’autre le lendemain, accueillir encore le jour suivant et découvrir au quatrième jour que cette succession de présences ne nous a absolument pas épuisés. Les conversations, les regards, les corps, les surprises ont au contraire entretenu l’envie, et il n’existe aucune contradiction entre cette grande disponibilité et le désir de ne voir personne la semaine suivante.
Quelqu’un peut être capable de courir un marathon et, un dimanche matin, trouver déjà considérable l’idée de descendre acheter du pain. Sa capacité physique n’a pas disparu pendant la nuit et il n’a pas besoin de « se recentrer » sur la marche ; ce matin-là, il n’a simplement aucune envie de courir. Notre disponibilité à la rencontre fonctionne un peu de la même manière : nous pouvons vivre plusieurs jours très ouverts, entourés, curieux, heureux de voir entrer de nouvelles personnes dans notre espace, puis traverser une longue période sans éprouver le moindre manque. À l’inverse, plusieurs semaines assez tranquilles peuvent soudain laisser place à une immense envie de monde, de corps, de conversations et de nouveautés.
La fréquence ne raconte donc pas grand-chose de notre ouverture. Quatre rencontres en quatre jours ne signifient pas que nous nous éparpillons, et un mois sans aucune ne signifie pas que nous nous refermons. Dans un cas comme dans l’autre, la question réellement intéressante reste toujours la même : est-ce que nous en avons envie ? Pas « est-ce raisonnable ? », ni « n’en avons-nous pas déjà beaucoup fait cette semaine ? », ni même « cela fait longtemps, ne devrions-nous pas rencontrer quelqu’un ? ». Nous n’avons aucune envie que l’ouverture devienne une discipline avec un quota minimum pour prouver qu’elle existe ou un plafond destiné à empêcher les autres d’occuper trop de place.
La vie s’en charge déjà très bien. Il y a le travail, les enfants, les amis, les vacances, la fatigue, les personnes qui nous attirent et celles qui ne nous attirent pas, les périodes où tout circule facilement et celles où l’envie se porte ailleurs. Et surtout, toutes les rencontres ne demandent pas la même énergie. Certaines sont laborieuses avant même d’avoir commencé : il faut écrire beaucoup, organiser, rassurer, chercher longtemps où se rejoindre, puis découvrir parfois une relation qui continue à demander de l’effort malgré toute la bonne volonté du monde.
D’autres sont d’une fluidité presque déconcertante. Quelqu’un arrive et quelques minutes plus tard sa présence semble naturelle ; la conversation circule, les silences sont confortables, personne ne cherche à produire quoi que ce soit et plusieurs heures passent sans que nous ayons l’impression d’avoir fourni le moindre effort. Une présence supplémentaire n’est donc pas nécessairement une charge supplémentaire. Il y a des personnes avec lesquelles passer quatre jours peut sembler plus reposant que deux heures avec d’autres, exactement comme dans l’amitié certains êtres demandent une disponibilité qui nous coûte tandis que d’autres donnent immédiatement envie de rester un peu plus longtemps autour de la table.
La sensualité ne change pas cette réalité humaine, elle peut même l’amplifier. Lorsqu’un corps, une présence, une manière d’être avec nous s’accordent naturellement à ce qui existe déjà, la rencontre peut nourrir énormément sans produire cette sensation d’avoir été « vidés » par l’expérience. Elle peut au contraire nous donner de l’énergie, réveiller du désir, ouvrir des conversations, faire revenir des images, des sensations, de la tendresse, et nous rapprocher immédiatement.
C’est aussi pour cela que nous avons du mal avec l’idée qu’il faudrait systématiquement ménager après une rencontre un temps de récupération réservé au couple. Non parce que ces moments à deux ne nous intéressent pas — ils constituent l’immense majorité de notre vie et nous les aimons profondément — mais parce que les présenter comme une réparation suppose que la rencontre aurait nécessairement consommé quelque chose. Or une belle rencontre peut exactement produire l’effet inverse : elle ajoute, nourrit, ouvre, et donne parfois envie d’être encore plus proches l’un de l’autre.
Le véritable signal de fatigue se situe ailleurs. Il apparaît lorsque la curiosité baisse, lorsque répondre à quelqu’un devient un effort, lorsque nous savons que nous serions probablement contents une fois la personne arrivée mais que nous n’avons déjà plus envie de faire le trajet qui nous sépare d’elle, ou lorsque l’idée de parler encore à quelqu’un paraît moins séduisante que celle de rester silencieux côte à côte. Nous connaissons cet état dans toute notre vie sociale : on peut aimer profondément ses amis et n’avoir envie d’en voir aucun ce soir, adorer recevoir et préférer que personne ne sonne, être très ouvert aux autres et avoir besoin pendant quelques jours que le monde reste derrière la porte.
Il n’y a rien à interpréter là-dedans, et surtout aucune raison d’en faire une règle générale sur ce que devrait être une « bonne » fréquence de rencontres. Celle qui nous convient varie énormément parce qu’elle dépend moins de la place que les rencontres prendraient au couple que de l’envie que nous avons de ces personnes-là, à cet instant-là. Elle dépend de notre énergie, de la qualité des liens, de ce qui se passe dans nos vies et de cette curiosité qui nous donne soudain envie d’ouvrir la porte plutôt que de rester seuls derrière.
Nous pouvons donc accueillir plusieurs jours d’affilée et avoir encore envie de continuer, puis rester longtemps sans rencontrer personne sans ressentir le moindre manque. Entre ces deux mouvements, il n’y a ni contradiction ni équilibre mathématique à trouver ; il y a simplement la respiration d’une vie dans laquelle les autres ont une vraie place sans avoir à occuper toute la place.
Nous ne voulons pas organiser notre ouverture autour de la peur de « trop » rencontrer, pas plus que nous ne voulons nous forcer à rencontrer suffisamment pour lui donner une réalité. Nous préférons rester disponibles à ce qui se présente, sentir ce que cela provoque en nous et choisir à chaque fois avec la même question très simple : avons-nous envie d’ouvrir notre porte aujourd’hui ?
Certains jours, la réponse sera oui, et elle pourra l’être plusieurs jours de suite parce que chaque nouvelle présence ajoute de la vie à ce qui circule déjà. D’autres jours, rester nus tous les deux à la maison, ne parler à personne et ne même pas avoir envie de sortir acheter du pain sera exactement ce dont nous avons envie. Dans les deux cas, le Nous n’a rien à récupérer, puisqu’il était là tout le temps.