Recevoir est parfois plus difficile que donner.
Donner nous place naturellement du côté de celui qui agit. Nous préparons un repas, nous offrons un massage, nous ouvrons une porte, nous tendons la main. Ces gestes nous sont familiers. Ils donnent le sentiment de participer activement à la rencontre.
Recevoir demande un mouvement presque inverse.
Recevoir, c'est accepter que quelqu'un vienne jusqu'à nous avec ce qu'il choisit librement d'offrir. Cela ne se prend pas. Cela ne se réclame pas. Cela ne se négocie pas davantage. Il faut simplement être suffisamment disponible pour l'accueillir, sans chercher à le retenir ni à le faire durer plus qu'il ne le souhaite.
C'est sans doute pour cette raison que certaines rencontres nous bouleversent autant.
Nous repartons parfois avec le sentiment d'avoir énormément reçu, alors qu'il ne s'est presque rien passé en apparence. Quelques heures partagées. Une promenade. Un repas. Un massage. Une conversation qui s'est aventurée un peu plus loin que prévu. Un silence habité. Un éclat de rire. Quelqu'un qui, pendant un moment, nous a laissé entrer dans son monde avec une confiance qui ne se commande jamais.
Le désir ne change rien à cette gratitude.
Il lui offre simplement une autre manière de s'exprimer.
Recevoir un regard, un baiser, une caresse, une étreinte, un corps qui se livre avec confiance ou une jouissance qui choisit de se partager... rien de tout cela ne nous paraît aller de soi. Nous ne vivons jamais ces instants comme des performances, encore moins comme quelque chose qui nous serait dû. Ils prolongent le même mouvement que celui d'une confidence ou d'un sourire. Une personne nous dit, avec son corps autant qu'avec ses mots : « Aujourd'hui, j'ai envie de partager cela avec toi. »
Comment ne pas éprouver de gratitude devant un tel cadeau ?
C'est probablement cette gratitude qui nous éloigne si profondément de toute idée de consommation. On ne consomme pas un être humain. On reçoit ce qu'il choisit librement d'offrir. Et l'on en prend soin.
Nous croyons que cette manière de recevoir change profondément la qualité d'une rencontre. L'autre cesse d'être celui qui répond à un désir ou à une attente. Il redevient une personne entière, avec son histoire, sa sensibilité, sa pudeur, son élan, sa liberté. Ce qu'il offre prend alors une valeur infiniment plus grande, précisément parce que rien ne l'y obligeait.
Nous avons souvent l'impression que le désir est présenté comme une force qui veut, qui cherche, qui poursuit.
Notre expérience raconte aussi autre chose. Le désir devient infiniment plus beau lorsqu'il sait accueillir.
Lorsqu'il reçoit la confiance, la vulnérabilité, l'émotion, le plaisir ou le corps de l'autre avec la même délicatesse qu'on reçoit un présent précieux. Non parce qu'il serait rare, mais parce qu'il est libre.
Peut-être est-ce cela, finalement, que la gratitude nous apprend. Les êtres humains ne nous appartiennent jamais.
Ils traversent notre vie, parfois quelques minutes, parfois beaucoup plus longtemps. Ils nous offrent un peu d'eux-mêmes, sous des formes infiniment diverses, puis ils reprennent leur chemin.
Il nous reste alors une joie très simple. Celle d'avoir reçu quelque chose de beau.
Et l'espérance discrète qu'ils soient repartis, eux aussi, avec un peu de la lumière que nous avions envie de partager.