Il nous arrive de ne plus être alignés.
Cette phrase pourrait laisser croire que nous parlons d'un désaccord, d'une dispute ou d'une période difficile. Ce n'est pas exactement cela.
Nous pouvons être en désaccord sur beaucoup de choses et continuer à avancer avec la même joie. Nous pouvons aussi traverser une fatigue, une contrariété ou une semaine compliquée sans que notre couple en soit profondément affecté.
Ce dont nous parlons est plus difficile à décrire...c'est le moment où notre amour cesse de nous entraîner.
Nous continuons à nous aimer. Nous continuons à prendre soin l'un de l'autre. La maison continue de vivre, les enfants continuent de grandir, le travail avance, les repas se préparent, les vacances s'organisent. De l'extérieur, rien ne semble vraiment avoir changé. Mais le vivant attend.
Il n'y a plus cette évidence qui nous donne envie de refaire le monde pendant des heures, d'écrire un nouvel article, d'imaginer un voyage ou d'accueillir quelqu'un. Les idées sont toujours là, mais elles ne circulent plus de la même manière. La tendresse aussi est toujours présente, mais elle ressemble davantage à un soin qu'à un élan. Nous ne cherchons plus à entraîner l'autre ; nous essayons simplement de ne pas le perdre.
Ces périodes sont déroutantes parce qu'elles ne ressemblent pas aux conflits que l'on imagine habituellement. Elles commencent rarement par une grande dispute. Quelque chose résiste. Une inquiétude apparaît. Une émotion cherche sa place sans y parvenir. Nous sentons bien qu'un mouvement s'est interrompu, mais nous sommes souvent incapables de dire immédiatement lequel.
Il faut parfois plusieurs jours avant de comprendre ce qui se passe réellement en nous. Non parce que nous cacherions quelque chose à l'autre. Mais parce que nous ne nous racontons pas d'histoires à nous-mêmes.
Nous refusons de déposer trop vite une explication sur ce que nous vivons simplement pour retrouver le calme. Une jalousie n'est pas toujours une jalousie. Une colère cache parfois une peur. Une fatigue peut révéler un besoin qui n'avait encore jamais trouvé sa place. Nous préférons attendre que les mots deviennent justes plutôt que de remplir le silence avec des certitudes qui ne nous ressemblent pas.
Pendant ces moments-là, une seule question finit par s'imposer: Allons-nous toujours sur le même chemin ? Ce n'est pas une question qui parle de séparation, c'est une question qui parle d'horizon.
Nous avons chacun connu des histoires où deux êtres continuaient à vivre ensemble alors qu'ils ne regardaient plus dans la même direction. Rien ne s'était effondré. Les journées continuaient. Les habitudes aussi. Pourtant, quelque chose d'essentiel avait disparu depuis longtemps.
Nous savons aujourd'hui que ce n'est pas cette vie-là que nous voulons.
Nous n'avons pas peur de la routine. Nos rituels nous rendent heureux. Nous aimons retrouver Formentera chaque année, préparer un repas ensemble, marcher, nous masser ou simplement nous réveiller côte à côte. La routine peut être une forme de douceur lorsqu'elle reste habitée.
Ce qui nous fait peur, c'est autre chose. C'est l'absence de vérité. C'est le moment où un couple continue d'avancer sans plus jamais oser se demander s'il regarde encore le même horizon.
Alors nous ralentissons.
Non parce que nous savons déjà comment retrouver cet élan, mais parce que nous refusons de faire semblant qu'il est encore là. Nous continuons à nous aimer, nous continuons à nous entourer de tendresse, mais nous acceptons que quelque chose demande toute notre attention. Le reste peut attendre.
Les rencontres attendent elles aussi, mais elles ne sont qu'une conséquence de tout le reste. Lorsque notre couple cherche son chemin, c'est lui qui devient notre seul voyage. Il ne nous viendrait pas à l'idée de demander à quelqu'un d'autre de porter ce qui nous appartient.
Puis, un jour, presque sans que nous sachions dire exactement quand, la vie recommence à circuler. Ce n'est pas une victoire, et ca n'est pas une réconciliation spectaculaire.
C'est une phrase qui trouve enfin sa place. Un regard qui redevient léger. Une inquiétude qui cesse d'avoir besoin de se défendre. Et, surtout, cette sensation très simple que nous regardons de nouveau dans la même direction.
Alors notre amour recommence à nous entraîner.
Les projets reviennent sans effort. Les rires aussi. Nous recommençons à nous émerveiller des mêmes choses, à imaginer des rencontres, des voyages, des articles ou des massages. Rien n'est plus parfait qu'avant. Nous avons simplement retrouvé cet élan généreux qui nous donne envie d'aller vers la vie, ensemble.
Et nous savons alors, sans même avoir besoin de nous le demander, que nous regardons toujours le même horizon.