Nous ne séparons presque rien

À première vue, notre vie ressemble à un joyeux désordre.

Il y a notre couple, les massages, les voyages, la mer, les longues conversations qui se prolongent jusqu'au milieu de la nuit, les repas avec des amis, la nudité, les rencontres, les couchers de soleil, les éclats de rire, les moments de silence... Pourtant, plus les années passent, moins nous avons l'impression de passer d'un univers à un autre. Tout cela ressemble de plus en plus à une seule et même manière d'habiter la vie.

Faire l'amour en est un bel exemple.

Un éclat de rire peut interrompre une caresse. Une confidence peut surgir au milieu du désir. Un silence devient soudain plus intense que tous les gestes. Puis les corps se retrouvent naturellement, sans que nous sachions vraiment à quel moment la tendresse est redevenue désir, ni quand le désir s'est transformé en une immense douceur. Rien n'a changé. Rien ne s'est interrompu. Le mouvement a simplement continué sous une autre forme.

Les rencontres nous donnent souvent la même impression.

Un sourire attire d'abord notre regard. Puis une conversation ouvre une porte inattendue. Une façon d'écouter devient soudain plus belle qu'un visage. Un corps magnifique nous touche aussi parce qu'il laisse deviner une manière d'être au monde. Quelques heures plus tard, il nous serait bien incapable de dire ce qui nous a réellement émerveillés. Tout s'est mêlé avec une évidence qui échappe aux catégories.

C'est sans doute pour cela que certaines oppositions nous parlent de moins en moins.

Le corps ou le cœur. Le désir ou la tendresse. Le quotidien ou le sacré. La sensualité ou la profondeur.

Nous comprenons très bien pourquoi ces distinctions existent. Elles sont parfois utiles pour apprendre, pour transmettre ou simplement pour mettre des mots sur nos expériences. Mais, lorsqu'elles deviennent trop rigides, elles finissent par ne plus ressembler à la vie telle que nous la rencontrons.

La vie mélange sans cesse ce que nous avions soigneusement séparé.

Elle glisse une émotion dans un massage. Elle fait surgir un fou rire au milieu d'un moment très sensuel. Elle transforme une promenade en conversation essentielle. Elle dépose parfois un immense silence au cœur d'un repas entre amis. Elle ne semble jamais se demander dans quelle case chaque instant devrait être rangé.

Nous ne voulons pas dire pour autant que tout se vaut.

Les limites, le consentement, le respect, la confiance et le soin nous paraissent indispensables. Ils ne découpent pourtant pas la vie ; ils lui permettent de circuler sans blesser. Ils ressemblent davantage aux berges d'une rivière qu'à des murs. Ils donnent une direction au courant sans l'empêcher d'avancer.

C'est probablement cela que nous essayons de raconter depuis le début de ces pages.

Le couple, le désir, la tendresse, les rencontres, la sexualité, les voyages, les séparations, les retrouvailles, les larmes, les éclats de rire, les corps, les paysages... rien de tout cela ne nous apparaît comme des histoires différentes. Nous avons le sentiment de marcher au milieu d'un même paysage, dont chaque expérience révèle simplement une lumière différente.

Depuis que nous avons cessé de commencer par séparer les choses, la vie nous semble à la fois plus simple...

et infiniment plus vaste.