Nous parlons beaucoup ici des rencontres, des corps qui entrent dans notre espace, des regards qui circulent, du plaisir donné et reçu, de tout ce que nous découvrons lorsque quelqu’un vient mêler un peu de sa présence à la nôtre. Ce serait pourtant une erreur de croire qu’à force d’aimer cette ouverture, les moments où nous sommes simplement deux auraient pris une autre couleur, comme s’ils étaient devenus la version calme de notre sexualité ou une sorte de retour à la maison entre deux expériences plus vastes.
Lorsque nous sommes deux, nous ne sommes jamais « que » tous les deux.
Un massage n’est pas moins riche parce qu’il n’y a que deux corps dans la pièce. Une longue étreinte n’attend pas qu’une autre peau vienne lui donner davantage de sens. Lorsque nous faisons l’amour, nous n’avons pas besoin d’imaginer un troisième ou un quatrième corps pour que le désir soit immense. Nous pouvons passer des heures à nous masser, rester nus enlacés sans que rien d’autre ne soit nécessaire, nous embrasser longtemps, faire l’amour avec une lenteur infinie ou avec une faim beaucoup plus directe. Dans ces moments-là, il n’y a aucune place vide autour de nous.
Le Nous est plein, mais cette plénitude n’est pas une fermeture.
C’est même probablement là que se trouve une part essentielle de notre manière de nous ouvrir. Ce qui nous pousse vers les autres n’est pas d’abord l’envie d’avoir « d’autres » corps ou « d’autres » expériences à côté de notre relation. Le mouvement est plus large : nous cherchons à approfondir ce que nous vivons l’un avec l’autre, et ce que notre Nous nous permet de vivre avec le monde. Regarder davantage, ressentir davantage, rencontrer, comprendre, nous émerveiller, jouir, donner, recevoir. Les autres entrent naturellement dans ce mouvement parce que notre amour ne nous donne pas envie de nous retirer du monde ; il nous donne au contraire envie de l’habiter davantage.
Les rencontres sont donc l’une des formes de cette ouverture, mais elles n’en sont ni l’objectif ni le carburant. Nous n’avons pas construit un Nous auquel il faudrait régulièrement apporter de nouvelles présences pour qu’il continue à vivre. Ce que nous cherchons avec les autres part du même endroit que ce que nous cherchons lorsque nous sommes deux : aller plus loin dans ce qui est vivant entre nous et autour de nous.
Lorsque nous sommes nus tous les deux, un soir où personne d’autre n’est attendu, rien ne demande à être complété. Un massage peut remplir entièrement plusieurs heures. Il y a cette peau que nous connaissons et qui pourtant n’est jamais exactement la même sous les mains, selon la fatigue, le désir, l’humeur, la façon dont elle s’offre ce jour-là. Il y a les épaules qui se relâchent, le dos qui s’abandonne, les fesses qu’une main croise avant d’y revenir avec beaucoup moins d’innocence, les gestes qui connaissent déjà certains chemins et continuent pourtant à écouter.
La connaissance du corps aimé ne lui enlève rien de son mystère. Elle lui ajoute une histoire. Nous savons des choses qu’un regard nouveau ne peut pas savoir : les fatigues, les vulnérabilités, certaines façons de frissonner, ce qui apaise, ce qui excite presque à coup sûr et ce qui, malgré les années, continue à changer. Faire l’amour à quelqu’un que l’on connaît intimement n’est pas répéter une scène ancienne ; c’est rencontrer le corps présent avec toute la profondeur de ce qui a déjà été vécu avec lui.
Et cette histoire ne commence évidemment pas avec notre rencontre.
Nous sommes arrivés l’un vers l’autre avec des corps qui avaient déjà vécu. Ils avaient été regardés, aimés, caressés, désirés ; ils avaient connu d’autres mains, d’autres bouches, d’autres plaisirs, d’autres histoires. Rien de cela n’a été effacé lorsque le Nous est né. Nous ne sommes pas devenus deux corps neufs au moment où nous nous sommes aimés. Nous sommes devenus un Nous avec tout ce que chacun portait déjà.
Depuis, cette histoire a continué à s’écrire ensemble.
Nous avons découvert d’autres êtres, partagé d’autres étreintes, reçu d’autres peaux contre les nôtres, regardé l’autre donner et recevoir du plaisir, joui avec d’autres et du plaisir des autres. Des hommes et des femmes sont entrés dans notre histoire avec leurs odeurs, leurs gestes, leurs désirs, leur manière de bouger, leurs corps et tout ce qu’ils ont apporté de singulier simplement parce qu’aucun être humain n’est interchangeable.
Nous nous sommes nourris de leurs présences, de leurs corps, de leurs plaisirs, de leurs énergies. Nous nous nourrissons de leurs sexes, parfois au propre comme au figuré.
Cette phrase est crue, mais elle dit quelque chose de très exact. Il y a le sexe comme différence, comme désir, comme manière particulière d’habiter un corps et de rencontrer le nôtre. Et il y a aussi les sexes, concrètement : ceux que nous avons regardés, touchés, embrassés, accueillis, goûtés, ceux qui nous ont donné du plaisir et auxquels nous en avons donné. Il y a les fluides, les odeurs, les gestes, tout ce qui passe réellement d’un corps à un autre lorsque la rencontre devient charnelle.
Tout cela nous nourrit.
Mais ce qui nous nourrit ne vient pas nécessairement combler une faim.
C’est une distinction qui nous semble fondamentale. Une rencontre peut nous apporter énormément sans que son absence nous laisse incomplets. Une peau peut rester profondément inscrite dans notre mémoire sans que nous ayons besoin de la retrouver pour désirer celle qui est contre nous. Un plaisir découvert avec quelqu’un d’autre peut enrichir notre histoire sans devenir une condition de notre plaisir à deux.
Et surtout, lorsque nous sommes deux, nous ne faisons aucun tri entre ce qui appartiendrait « vraiment » au couple et ce qui viendrait des autres.
Notre histoire entière est là.
Une façon de toucher peut avoir été découverte bien avant notre rencontre. Un geste peut être né entre nous. Un autre peut avoir surgi pendant une nuit à trois. Une sensation peut ramener fugitivement le souvenir d’une peau, d’une bouche, d’un regard, puis disparaître l’instant suivant. Un corps rencontré ailleurs peut traverser notre imaginaire pendant que nous faisons l’amour, comme il peut n’y avoir dans cet instant absolument rien d’autre que la peau qui se trouve sous nos mains.
Nous n’avons besoin ni de convoquer les autres, ni de les chasser.
Leur présence éventuelle dans notre mémoire ou dans notre désir ne diminue pas le deux. Leur absence ne le rend pas plus pur. Nous n’avons aucune envie de construire une intimité dans laquelle il faudrait oublier ce qui nous a nourris pour prouver que notre désir appartient bien au couple. Tout ce que nous avons vécu fait déjà partie de nous, sans avoir besoin d’occuper chaque instant.
C’est ce qui permet à un moment à deux d’être simplement ce qu’il est.
Il peut y avoir davantage d’intimité dans une main posée longtemps sur un ventre que dans une scène beaucoup plus spectaculaire. Un baiser donné au milieu de la nuit, un corps qui vient se glisser contre l’autre au réveil, une tête posée sur une poitrine, des jambes mêlées sous une couverture peuvent contenir tout ce que nous sommes. Nous n’avons aucune hiérarchie à établir entre ces instants et ceux où trois ou quatre corps se rencontrent ; ils sont simplement différentes manières d’habiter le vivant.
Nous aimons profondément la langue du deux, avec tout ce qu’elle possède de particulier : notre histoire, les milliers de gestes minuscules accumulés, la connaissance de ce qui traverse l’autre avant même qu’un mot soit prononcé, mais aussi cette liberté immense de ne rien avoir à produire. Nous pouvons rester nus pendant des heures sans devoir être intéressants, séduisants ou disponibles à quelqu’un que nous découvrons. Nous pouvons nous toucher puis arrêter, faire l’amour puis dormir, commencer un massage et finir par parler pendant deux heures. Rien n’a besoin de prendre forme pour que l’instant soit plein.
Et lorsque le désir devient plus intense, il n’a pas davantage besoin d’être augmenté par quoi que ce soit. Nous pouvons nous vouloir avec une force qui occupe tout l’espace, avoir faim de cette bouche-là, de ce sexe-là, de ces mains-là, de cette peau que nous connaissons et que nous désirons précisément maintenant. Tout ce qui nous a nourris existe quelque part dans nos corps et dans notre histoire, mais rien n’a besoin d’être appelé au secours du plaisir.
C’est là que le paradoxe disparaît.
Nous pouvons désirer profondément le monde sans avoir besoin de lui pour remplir notre lit. Nous pouvons recevoir énormément des êtres que nous rencontrons sans que leur absence crée un vide. Nous pouvons être transformés, nourris, enrichis par leurs présences tout en étant parfaitement entiers lorsqu’ils ne sont pas là.
L’ouverture n’est donc pas l’alternative au deux.
Elle est une expression de ce que le deux rend possible.
Nous pouvons ouvrir notre porte parce que ce qui existe derrière elle est déjà vivant. Nous pouvons accueillir quelqu’un sans lui demander de réveiller notre désir, de sauver notre intimité ou de produire une intensité que nous aurions perdue. Son corps n’arrive pas avec une mission ; il arrive parce que cet être nous donne envie, parce que quelque chose circule, parce que notre relation au monde nous conduit parfois jusqu’à cette proximité-là.
Cette liberté change aussi ce que nous pouvons lui offrir. Quelqu’un qui entre dans notre espace n’a pas à devenir indispensable pour compter. Il peut apporter énormément, recevoir énormément, laisser quelque chose de lui dans nos mémoires, dans nos corps, dans notre histoire, puis repartir sans que nous ayons besoin de transformer cette trace en manque.
Nous ne l’accueillons pas pour sauver le Nous.
Nous l’accueillons depuis le Nous.
Et lorsque nous sommes ensuite deux dans une pièce, il ne s’agit pas de revenir à un état antérieur, comme si les autres avaient disparu et que le « vrai couple » devait reprendre ses droits. Nous sommes simplement dans une autre forme de ce même mouvement. Les corps rencontrés sont déjà dans notre histoire, exactement comme le sont nos vies d’avant, nos voyages, nos amitiés, nos plaisirs et tout ce que nous avons traversé ensemble.
Ils peuvent surgir dans un souvenir ou rester silencieux. Rien n’exige leur présence, rien n’exige leur absence.
Alors nous pouvons simplement être deux.
Nous masser, nous tenir, parler, rire, dormir, nous désirer, faire l’amour. Parfois une image venue d’ailleurs passera entre nous et nous excitera. Parfois le monde entier pourra rester derrière la porte pendant des heures et nous ne penserons à personne d’autre. Ce ne sont pas deux qualités différentes de notre intimité ; ce sont simplement les formes libres que prend notre désir lorsqu’il n’a rien à prouver.
Il y a quelque chose que nous aimons énormément dans cette capacité à recevoir la profusion du monde sans perdre le goût du plus simple. Des peaux, des sexes, des fluides, des regards, des êtres qui nous ont donné beaucoup et auxquels nous avons donné beaucoup peuvent faire partie de ce que nous sommes, tandis qu’à cet instant précis une seule peau familière sous la main suffit pleinement à notre bonheur.
Nous pouvons être immensément curieux du monde et parfaitement heureux lorsqu’il reste dehors.
Et c’est sans doute précisément parce que le Nous n’a besoin de personne pour être entier qu’il peut laisser les autres entrer réellement. Non pas à distance, non pas comme des accessoires autour d’un couple protégé, mais suffisamment près pour qu’ils nous touchent, nous nourrissent et laissent leurs traces, sans que rien de cela nous oblige ensuite à les convoquer pour être heureux ou à les effacer pour redevenir deux.
Nous deux n’est pas ce qui reste lorsqu’il n’y a personne d’autre. C’est le cœur depuis lequel nous pouvons nous ouvrir au monde, puis continuer à l’aimer aussi lorsque nous sommes seuls.