Il existe des moments où un être humain cesse simplement de se retenir.
Nous les reconnaissons immédiatement. Le visage change. Le regard aussi. Les gestes deviennent plus simples, plus évidents. Quelqu'un rit sans se demander s'il fait trop de bruit. Quelqu'un danse sans chercher à être regardé. Quelqu'un embrasse sans penser à la manière dont il embrasse. Pendant quelques instants, il n'y a plus rien à défendre. La vie circule avec une étonnante simplicité.
Ces instants nous bouleversent.
Nous les avons rencontrés autour d'une table où des inconnus étaient doucement en train de devenir des amis. Pendant un massage où les mains avaient fini par oublier la technique. Sur une plage où le soleil, le vent et les corps semblaient retrouver une évidence presque enfantine. Au détour d'un voyage, d'un silence ou d'un éclat de rire. Et parfois aussi, bien sûr, dans une rencontre profondément sensuelle.
La sensualité n'est pourtant jamais ce qui nous touche en premier.
Ce qui nous bouleverse, c'est cette présence entière qui apparaît lorsqu'un être humain cesse de fabriquer une image de lui-même. Il n'est plus occupé à séduire, à convaincre ou à réussir quelque chose. Il n'est même plus occupé à se regarder vivre. Il est simplement présent à ce qui est en train de naître.
Nous avons vu des regards traversés par une joie si simple qu'ils semblaient illuminer tout un visage. Des mains caresser avec une attention si profonde qu'elles en oubliaient leur propre existence. Des corps offrir leur désir avec une confiance si entière que ce n'était plus le désir qui retenait notre attention.
C'était la vie.
Nous ne pensons pas que cette qualité de présence appartienne à la sexualité. Nous pensons simplement que la sexualité peut parfois la rendre particulièrement visible. Lorsque le corps est pleinement engagé, il devient difficile de tricher très longtemps. Derrière les gestes, quelque chose finit toujours par apparaître. Une peur. Une retenue. Une confiance. Une joie. Une vérité qui ne passe plus par les mots.
C'est probablement pour cette raison que l'expression « lâcher prise » ne nous parle pas vraiment.
Lâcher prise donne parfois l'impression qu'il faudrait abandonner un contrôle, presque faire un effort pour cesser de résister. Ce que nous cherchons ressemble à tout autre chose. Nous aimerions simplement nous sentir suffisamment en confiance pour ne plus avoir besoin de nous retenir. La différence est discrète, mais elle change tout. Dans un cas, on renonce à quelque chose. Dans l'autre, quelque chose devient enfin libre de circuler.
Peut-être est-ce cela qui nous touche tant chez certaines personnes.
Non pas leur audace. Non pas leur liberté. Mais cette manière, parfois fugace, d'habiter pleinement un regard, une conversation, un massage, un baiser, un paysage ou une étreinte, comme si plus rien n'avait besoin d'être retenu.
Ces moments ne durent jamais très longtemps. Ils n'en ont pas besoin.
Ils nous rappellent simplement ce que nous sommes capables de devenir lorsque nous cessons de nous protéger de la vie elle-même. Et lorsque nous repartons, ce n'est presque jamais un geste qui reste gravé dans notre mémoire. C'est un être humain. Un être humain qui, pendant quelques instants, avait laissé la vie passer en lui sans chercher à la retenir.