
Nous aimons l’eau.
Il suffit presque de penser à Formentera pour comprendre la place qu’elle occupe dans notre imaginaire et dans nos corps. Cette mer transparente dans laquelle on entre nu, la lumière qui traverse jusqu’au sable, le sel sur les lèvres, les peaux qui brillent en sortant, les cheveux mouillés, les gouttes qui suivent les courbes du corps avant de disparaître. Dans l’eau, quelque chose des frontières habituelles se défait. Elle passe partout, enveloppe sans demander la permission aux vêtements, glisse entre les jambes, sur les seins, les ventres, les sexes. Nous entrons dans la mer et, pendant un moment, elle devient la matière commune dans laquelle nos corps se rencontrent.
Nous aimons aussi ce qu’elle laisse après elle. Le sel qui sèche sur la peau, cette sensation légèrement rêche lorsque la main revient sur un dos ou une cuisse, le goût de la mer encore présent dans un baiser longtemps après être sortis de l’eau. Une baignade ne s’arrête pas exactement lorsqu’on revient sur le sable ; quelque chose reste sur nous, comme une trace très concrète de ce dans quoi nous venons d’être plongés.
Il y a longtemps que l’eau ne se limite plus pour nous à la mer.
Les corps aussi ont leurs eaux.
Ils transpirent, salivent, mouillent, éjaculent. Ils produisent leur propre matière lorsqu’ils ont chaud, lorsqu’ils désirent, lorsqu’ils jouissent, lorsqu’ils cessent simplement de vouloir rester propres, secs et parfaitement séparés. Une peau contre une autre finit par devenir humide. Un baiser un peu long échange de la salive. Une bouche qui descend sur un sexe rencontre son goût, son humidité, ce que le désir a déjà fait apparaître avant même qu’un geste plus précis commence.
Nous n’aimons pas les corps étanches.
Non pas parce qu’il faudrait rechercher systématiquement l’excès ou transformer chaque étreinte en débordement, mais parce que quelque chose de profondément charnel se joue lorsque les corps cessent d’être seulement des surfaces qui se touchent. Ils commencent à échanger de leur matière. L’autre n’est plus uniquement une peau sous nos doigts, un visage devant le nôtre, un sexe que l’on caresse. Il donne quelque chose de lui, parfois très peu, parfois beaucoup, et ce qui est donné peut être accueilli.
Cette eau ne demande pas toujours à être essuyée.
Elle appelle parfois au contraire à être recueillie, goûtée, bue, à faire partie de l’échange autant que la caresse ou le regard qui l’ont fait naître. Il y a là une dimension de l’intimité dont on parle étrangement peu, alors qu’elle est extrêmement présente dans les corps : nous ne faisons pas seulement l’amour avec des formes, des gestes et des sensations. Nous faisons l’amour avec de la chaleur, des odeurs, des goûts, de l’humidité, avec tout ce qui fait qu’un corps vivant n’est jamais une matière sèche et parfaitement propre.
Dans notre histoire, cette présence de l’eau possède une réalité particulièrement forte. Le plaisir féminin peut devenir littéralement un don d’eau, parfois avec une abondance qui transforme la scène entière. Ce n’est pas une petite trace discrète dont on s’apercevrait après coup, mais quelque chose qui jaillit, coule, mouille les mains, les corps, les draps, parfois un visage ou une bouche. Le plaisir devient visible et matériel, et cette eau n’est pas ce qu’il reste après lui : elle fait partie du plaisir donné.
Nous aimons ce don.
Nous aimons sa liberté, son abondance, le fait qu’il déborde précisément ce que l’on pourrait essayer de contenir. Il y a quelque chose de profondément sensuel dans un corps qui donne ainsi son eau lorsqu’il jouit, et quelque chose de tout aussi sensuel dans la manière dont cette eau peut être accueillie. Pas avec la prudence de celui qui attend que cela passe, ni avec le réflexe de chercher immédiatement une serviette, mais avec les mains, la peau, parfois la bouche, avec cette envie très simple de recevoir ce que le corps aimé est en train de donner.
Il existe dans cela une générosité qui ne se décide pas vraiment. Le corps donne parce qu’il est traversé par le plaisir, et ceux qui sont là peuvent choisir de recevoir ce don comme une partie entière de l’échange. Il coule sur eux, les mouille à leur tour, mélange un peu plus les frontières entre les peaux. L’eau de l’un devient momentanément présente sur le corps d’un autre.
Les hommes donnent autrement.
Le sperme n’est évidemment pas le pendant parfaitement symétrique de cette eau féminine, et nous n’avons aucune envie de fabriquer une jolie équivalence entre des corps qui ne fonctionnent pas de la même manière. Mais il existe une réponse charnelle, une autre matière offerte par le plaisir, et une véritable gourmandise à la recevoir. Son goût, sa chaleur, sa texture font partie de ce qu’un corps peut donner et de ce qu’un autre peut désirer accueillir.
Nous pouvons dire « nectar » parce que ce mot dit aussi quelque chose de cet appétit, mais il n’est pas là pour éviter le mot sperme. Nous parlons bien de cela : de l’envie de le goûter, de le recevoir dans la bouche, de l’avaler parfois, de faire entrer réellement en soi quelque chose qui vient du corps désiré.
Il y a une sensualité très particulière dans ce geste parce qu’il rend presque littérales des expressions que le désir utilise depuis toujours. Nous disons que nous avons faim de quelqu’un, soif de sa peau, envie de le dévorer, de le goûter. Dans l’intimité, ces mots cessent parfois d’être de simples métaphores. Nous mangeons et nous buvons l’autre.
Nous goûtons sa peau et son sel. Nous prenons sa salive dans notre bouche lorsque nous l’embrassons. Nous léchons sa sueur. Nous portons nos bouches sur les sexes et rencontrons leur humidité, leurs goûts, tout ce qu’ils donnent avant, pendant et après le plaisir. Nous recevons parfois davantage encore, et cette matière de l’autre entre réellement en nous.
Cela ne nous paraît ni sale ni particulièrement transgressif. Ce n’est pas davantage une pratique qu’il faudrait ajouter à une liste de choses « ouvertes » ou audacieuses. C’est simplement une manière extrêmement charnelle de rencontrer quelqu’un : ne pas s’arrêter à sa surface.
Nous pouvons toucher quelqu’un pendant des heures et rester pourtant, d’une certaine manière, à la frontière de son corps. Boire l’autre raconte autre chose. Quelque chose de lui franchit cette frontière et entre en nous. Pendant un instant, ce que son corps a produit n’est plus seulement sur sa peau ou dans la sienne ; nous l’avons accueilli dans la nôtre.
Il n’y a évidemment pas besoin de donner à cela une signification sacrée pour que ce soit profondément intime. La réalité physique suffit. Un être humain désiré nous donne une part de sa matière, et nous avons envie de la recevoir.
Cela rejoint très directement notre manière d’accueillir les autres. Nous parlons souvent de faire une place, de laisser entrer quelqu’un dans notre espace, dans notre proximité, dans notre désir. Mais dans certaines rencontres, cette hospitalité devient littérale : nous laissons quelque chose de l’autre entrer dans notre propre corps, tandis que nous laissons aussi sur le sien des traces de nous.
Les corps se mélangent sans jamais cesser d’être distincts.
Un goût reste dans une bouche. Une odeur demeure sur une peau. De la sueur sèche entre deux ventres. Une eau donnée par le plaisir reste sur des cuisses ou sur des mains. Le sperme d’un homme peut être accueilli dans un autre corps. La salive de quelqu’un reste mêlée à la nôtre après un long baiser. Ce ne sont pas des souvenirs symboliques de la rencontre : ce sont, pendant un moment, ses traces matérielles.
Nous aimons qu’elles existent.
Nous n’avons aucune envie de nous précipiter vers l’idée qu’il faudrait ensuite retrouver chacun son corps « propre », débarrassé de celui des autres. Bien sûr, les corps se lavent, les draps aussi, et la vie continue. Mais il y a parfois un temps très doux avant cela, un temps où le mélange reste visible, où la peau porte encore ce qui s’est passé, où l’on peut sentir, goûter ou simplement regarder ce que le plaisir a laissé.
L’eau appartient aussi à cet après-là.
Elle raconte que les corps ont réellement été ensemble.
Et c’est peut-être là que la mer revient.
À Formentera, lorsque nous sortons nus d’une eau translucide, elle continue à couler sur nous bien après que nous avons cessé de nager. Nous ne nous demandons pas quelle goutte appartient encore à la mer et laquelle vient déjà de notre propre peau. Nous sommes simplement mouillés, salés, brillants sous le soleil, heureux d’avoir été plongés dans quelque chose de beaucoup plus vaste que nous.
Nos rencontres n’ont rien d’une mer, et nous n’avons pas besoin de transformer chaque fluide en grande métaphore aquatique. Mais elles partagent parfois cette évidence très physique : nous ne restons pas secs au bord de l’expérience.
Nous entrons dedans.
Nous nous laissons toucher, mouiller, goûter. Nous donnons de nos corps et recevons de ceux que nous rencontrons. La salive, la sueur, l’eau du plaisir féminin, le sperme des hommes ne sont pas des détails physiologiques embarrassants autour d’une sexualité qui serait, elle, plus noble. Ils sont une partie de sa matière, exactement comme la peau, le souffle, les mains et les sexes.
Nous aimons les corps dans cette réalité-là.
Vivants, chauds, humides, parfois débordants. Des corps qui ne font pas semblant de pouvoir désirer sans laisser de traces, qui peuvent se donner jusque dans ce qu’ils produisent et accueillir ce que d’autres leur offrent.
Il y a bien sûr des rencontres où rien de tout cela n’arrive, et elles n’en sont pas moins belles. Mais lorsque l’eau apparaît, lorsqu’elle coule, jaillit, se mélange, lorsqu’elle passe d’un corps à l’autre et qu’elle est accueillie avec envie plutôt qu’avec distance, elle devient une des matières de ce que nous partageons.
Nous aimons l’eau de la mer parce qu’elle enveloppe nos corps.
Nous aimons aussi les eaux des corps parce qu’elles racontent quelque chose de leur ouverture.
Elles coulent, se donnent, se goûtent, se boivent. Elles traversent pour un instant les frontières que nous passons tant de temps à maintenir autour de nous.
Et lorsqu’un corps désiré nous offre son eau, nous n’avons pas seulement envie de la regarder couler.
Nous avons envie de la recevoir.