Nous aimons le plaisir. Nous aimons jouir, faire jouir, regarder le plaisir apparaître dans un autre corps et sentir combien il peut circuler entre plusieurs personnes. Il serait donc assez étrange de défendre ici une sexualité sage, mesurée, débarrassée de ses orgasmes au nom d’une quelconque supériorité spirituelle.
Ce n’est absolument pas notre propos.
Ce qui nous gêne est autre chose : le moment où la jouissance cesse d’être une possibilité magnifique pour devenir la preuve que quelque chose a réussi.
Pendant longtemps, une grande partie de la sexualité hétérosexuelle s’est racontée autour du plaisir masculin. L’homme désirait, pénétrait, éjaculait, et l’histoire pouvait se terminer là. Le plaisir féminin apparaissait souvent comme plus secondaire, plus mystérieux, parfois encombrant, parfois même suspect. Les femmes devaient être désirables, disponibles, suffisamment sensuelles pour nourrir le désir masculin, tandis que leur propre plaisir restait volontiers hors champ.
Il fallait évidemment sortir de là.
Reconnaître pleinement le plaisir féminin, apprendre que le clitoris n’est pas un détail, que la pénétration n’est pas la seule manière de jouir, que les femmes peuvent connaître leurs corps, demander, guider, refuser, explorer, utiliser leurs mains, des jouets, une bouche, une vibration, tout ce qui leur procure du plaisir : tout cela nous paraît être une immense avancée.
Mais une libération peut finir par fabriquer sa propre injonction.
À force d’avoir justement répété que le plaisir féminin compte, certains hommes peuvent se retrouver avec une nouvelle mission : faire jouir. Pas simplement donner du plaisir, être attentifs, disponibles et curieux, mais produire un orgasme qui confirmerait qu’ils ont correctement accompli leur rôle.
Et la comparaison devient rapidement absurde.
Il y a désormais des objets extraordinaires pour provoquer certaines sensations, des Womanizer, des rabbits, des vibromasseurs dont l’efficacité n’a aucune raison d’être mise en doute. Ils sont conçus précisément pour stimuler un corps d’une manière répétitive, constante, réglable et parfois redoutablement efficace.
Pourquoi un être humain devrait-il chercher à devenir un mauvais sextoy ?
Une bouche n’est pas un Womanizer. Une main n’est pas un moteur électrique. Un sexe ne possède ni douze programmes ni une fréquence de vibration parfaitement constante. Heureusement.
Un corps humain apporte autre chose : une chaleur, une odeur, un regard, une respiration, une hésitation, une main qui change de rythme parce qu’elle sent quelque chose, une bouche qui s’attarde, un désir qui répond à celui qu’elle rencontre. Il peut aussi parfois être extrêmement efficace, évidemment, et provoquer des orgasmes magnifiques. Mais réduire sa valeur à cette efficacité reviendrait à passer à côté d’une grande partie de ce qu’il est capable d’offrir.
Le trajet des femmes n’est pas tellement différent dans sa logique, même s’il part d’un autre endroit. Pendant longtemps, il fallait surtout savoir donner du plaisir à monsieur, le faire bander, lui donner envie, l’amener à l’éjaculation et considérer assez naturellement que cette éjaculation signalait la fin de l’histoire. Puis est venue une émancipation indispensable : une femme n’a pas besoin d’un homme pour connaître son plaisir, elle peut savoir exactement ce qui lui fait du bien, jouir seule, avec quelqu’un, avec plusieurs personnes, avec des jouets, sans que sa sexualité dépende de la capacité d’un partenaire à lui donner accès à son propre corps.
Mais là aussi, quelque chose peut se retourner.
Il faudrait désormais savoir jouir. Connaître parfaitement son corps. Oser demander. Être libérée. Être à l’aise avec ses fantasmes, suffisamment ouverte, suffisamment expérimentée, suffisamment autonome pour ne dépendre de personne et suffisamment sexuelle pour prouver qu’on ne s’est pas laissée enfermer dans les vieux rôles.
Hier, le plaisir féminin pouvait être nié. Aujourd’hui, il peut parfois devenir obligatoire.
Dans les deux cas, quelqu’un finit par se demander s’il est en train de réussir.
Et cette question peut arriver très vite au milieu des corps.
Est-ce qu’elle va jouir ? Est-ce qu’il va éjaculer ? Pourquoi cela prend-il autant de temps ? Est-ce qu’il aime vraiment ? Est-ce que je m’y prends mal ? Elle jouit normalement de cette manière. Il bande moins fort qu’au début. Peut-être faudrait-il changer quelque chose. Peut-être qu’il faut continuer exactement pareil. Est-ce qu’on va finir par y arriver ?
À cet instant, le plaisir commence parfois à se transformer en travail.
Le paradoxe est cruel : plus l’orgasme devient nécessaire, plus il peut s’éloigner. Une sensation qui était délicieuse commence à porter une attente. Celui qui donne cherche un signe de réussite, celui qui reçoit sent cette attente et peut alors avoir l’impression qu’il faudrait produire quelque chose en retour.
La phrase « j’ai tellement envie de te faire jouir » peut être merveilleusement érotique.
Mais elle peut également devenir, sans que personne ne le souhaite : « j’ai besoin que tu jouisses pour que je sache que j’ai bien fait ».
Et à ce moment-là, l’orgasme change subtilement de destinataire.
Il ne sert plus seulement au plaisir de celui qui le traverse. Il vient rassurer celui qui l’attend.
Nous connaissons évidemment cette envie de faire jouir. Nous venons même d’écrire combien nous aimons donner du plaisir et combien la jouissance de l’autre peut nous procurer un plaisir incroyable. Nous n’avons aucune envie de renier cela.
Nous voulons simplement garder la liberté que l’orgasme ne vienne pas.
Un massage de deux heures peut être immense sans orgasme. Une longue caresse peut laisser un corps profondément heureux sans jamais atteindre ce point précis où tout se contracte et bascule. Une rencontre sexuelle peut être bouleversante sans que chaque personne ait joui, et une personne peut avoir plusieurs orgasmes dans une soirée qui ne lui laissera pourtant pas un souvenir particulièrement important.
L’orgasme ne possède pas le monopole du plaisir.
Le tantra nous a beaucoup appris sur cette évidence, précisément parce qu’il permet de sortir de l’image d’une sexualité construite comme une montée vers un sommet. Le plaisir peut fonctionner autrement. Il peut être une vague, monter puis redescendre sans avoir échoué, revenir ailleurs, devenir plus diffus, se répandre dans tout le corps au lieu de se concentrer dans quelques secondes très intenses.
Il peut durer.
Une main sur une peau peut rester délicieuse longtemps sans qu’elle ait besoin d’aller quelque part. Une excitation peut être entretenue, abandonnée, reprise. Un corps peut être très chargé de désir et ne chercher aucun accomplissement immédiat. Même la pénétration n’a aucune obligation de devenir une course vers l’éjaculation ; elle peut être lente, interrompue, immobile parfois, simplement habitée.
Cela ne rend pas l’orgasme moins beau.
Au contraire, lorsqu’il arrive sans être chargé de valider tout ce qui le précédait, il retrouve sa place : celle d’un plaisir extraordinaire parmi d’autres plaisirs.
Nous avons parfois l’impression que notre culture sexuelle a remplacé une vieille pauvreté par une nouvelle performance. Il ne suffit plus de coucher ensemble ; il faudrait avoir une sexualité « épanouie ». Il faudrait communiquer parfaitement, explorer, varier, connaître ses fantasmes, posséder les bons jouets, avoir suffisamment d’orgasmes, réussir à lâcher prise et, idéalement, être capables d’expliquer ensuite combien tout cela nous a transformés.
Même le plaisir finit par devenir un dossier à réussir.
Nous préférons quelque chose de beaucoup moins spectaculaire : sentir.
Sentir réellement ce qui se passe dans le corps plutôt que vérifier où nous en sommes du programme. Continuer une caresse parce qu’elle est délicieuse, pas parce qu’elle devrait conduire à quelque chose. Changer de geste parce qu’une envie nouvelle apparaît, pas parce que la technique précédente n’aurait pas produit assez vite le résultat espéré.
Et accepter aussi que parfois le corps ne sache pas.
Il peut y avoir beaucoup de désir et peu de disponibilité. Une excitation très forte sans orgasme. Une érection qui apparaît, disparaît, revient. Une femme profondément excitée dont le corps ne répond pas exactement comme prévu. Quelqu’un qui jouit très vite alors qu’il aurait aimé rester longtemps dans la montée, et quelqu’un d’autre qui reste pendant une heure dans un plaisir immense sans jamais culminer.
Rien de cela n’a besoin d’être réparé.
Le plaisir masculin mérite d’ailleurs la même liberté. Un homme n’est pas moins présent parce que son érection change, ni moins sexuel parce qu’il n’éjacule pas. Son plaisir ne se résume pas davantage à ce point final que celui d’une femme. Il peut recevoir énormément d’une bouche, d’une main, d’un corps contre le sien, d’un regard, d’une pénétration, d’une proximité, sans que son sexe ait à produire ensuite une preuve visible de ce qui a été vécu.
Nous trouvons même quelque chose de très apaisant dans cette idée : aucun corps n’a à prouver son plaisir.
Ni par un orgasme, ni par une érection, ni par des cris, ni par une quantité de fluides, ni par une performance spectaculaire qui permettrait aux autres de savoir que tout s’est bien passé.
Les corps peuvent simplement ressentir.
À plusieurs, cette liberté devient encore plus importante, parce que la comparaison peut rapidement s’inviter dans la rencontre. L’un fait jouir quelqu’un d’une manière que l’autre n’avait jamais vue, une réaction apparaît avec une personne et pas avec une autre, un orgasme est particulièrement puissant, un corps répond immédiatement à certains gestes.
Nous pourrions transformer tout cela en classement.
Nous préférons y voir de la diversité.
Une personne peut provoquer une jouissance spectaculaire et une autre laisser une sensation douce qui accompagnera le corps pendant plusieurs heures. Un geste très simple peut devenir le souvenir le plus sensuel de toute une soirée tandis qu’un orgasme particulièrement intense sera seulement l’un de ses nombreux beaux moments.
La valeur d’une rencontre ne se mesure pas à ses pics.
Cela rejoint d’ailleurs ce que nous cherchons plus largement dans notre manière d’être avec les autres. Nous ne voulons pas que chaque rencontre ait à aboutir, pas plus que chaque caresse n’a besoin de mener à un orgasme. Ce qui importe se trouve souvent dans ce qui est en train de se passer avant que quelqu’un commence à se demander où cela va.
Le chemin n’est pas ce qu’il faut traverser pour atteindre le plaisir.
Le chemin est déjà le plaisir.
Et cela change profondément la manière de donner.
Si nous ne sommes pas chargés de faire jouir l’autre, nous pouvons redevenir curieux de ce qu’il ressent vraiment. Lui demander ce qu’il aime sans transformer sa réponse en mode d’emploi. Essayer quelque chose, sentir comment son corps répond, rire parfois lorsqu’un geste ne produit absolument pas ce que nous imaginions, rester longtemps ailleurs simplement parce que c’est bon.
Faire jouir redevient alors ce que nous voulons qu’il soit : une joie, pas une mission.
Recevoir un orgasme redevient un plaisir, pas une preuve de libération.
Et ne pas jouir redevient simplement une possibilité parmi toutes celles que peut prendre une rencontre.
Nous ne voulons surtout pas aller trop loin dans l’autre direction et commencer à mépriser l’orgasme au nom d’un plaisir prétendument plus subtil. Nous connaissons aussi cette tentation dans certains discours tantriques : comme si l’orgasme génital était trop banal, trop occidental, trop rapide, et qu’il faudrait désormais atteindre des états plus vastes, plus énergétiques, plus conscients.
Ce serait exactement la même dictature avec un autre vocabulaire.
Un orgasme très simple peut être merveilleux. Une éjaculation peut être délicieuse. Jouir avec un sextoy peut être formidable. Jouir plusieurs fois aussi. Une sexualité extrêmement charnelle, directe et orgasmique n’a rien à justifier devant une sexualité lente et méditative.
Nous ne cherchons pas à remplacer un sommet par un autre.
Nous voulons simplement conserver la possibilité de prendre tous les chemins.
Parfois, nous aurons envie de rester longtemps dans une vague sans chercher à la faire culminer. Parfois nous voudrons au contraire jouir vite, fort, plusieurs fois. Parfois le plaisir décidera lui-même de la direction et nous surprendra complètement.
Ce que nous refusons est seulement cette petite voix qui transformerait l’expérience en examen : est-ce que nous avons assez joui pour que cette rencontre soit réussie ?
Nous voulons beaucoup de plaisir dans nos vies. Nous voulons des orgasmes, des corps qui tremblent, des souffles qui se perdent, des mains qui donnent énormément et des corps qui reçoivent sans retenue.
Mais nous voulons tout cela libre.
Nous ne voulons pas un plaisir qui prouve quelque chose. Nous voulons un plaisir qui se vit, dans toutes ses formes, dans toutes ses intensités, avec ou sans sommet.
Et lorsque l’orgasme arrive, nous voulons pouvoir l’accueillir exactement pour ce qu’il est : pas la récompense au bout du chemin, mais l’un des magnifiques endroits par lesquels le chemin peut passer.