Nous aimons regarder les autres, et cette façon de regarder occupe une place importante dans notre manière d’être ensemble. Il ne s’agit pas seulement de remarquer qu’une femme est belle, qu’un homme possède un corps magnifique ou qu’une présence nous trouble. Ce qui nous plaît particulièrement, c’est de pouvoir tourner ensuite ce regard vers l’autre et de lui dire, d’une manière ou d’une autre : regarde.
Regarde cette femme, comme elle est belle. Regarde cet homme, son torse, ses épaules, sa manière de bouger. Regarde cette peau, cette poitrine, ces jambes, cette bouche, cette façon de marcher nue sans donner l’impression de demander quoi que ce soit au monde. Ce geste nous semble profondément intime parce qu’il transforme une beauté aperçue par l’un en quelque chose qui devient immédiatement partageable.
Là où beaucoup de couples apprennent à détourner légèrement les yeux, à faire semblant de ne pas avoir remarqué ou à garder pour eux ce qui les attire, nous aimons au contraire attirer le regard de l’autre vers ce qui nous a touchés. Non pour provoquer ou tester quoi que ce soit, mais simplement parce qu’une beauté rencontrée dans le monde peut devenir un plaisir commun.
Il nous arrive ainsi de nous montrer quelqu’un du regard sans même avoir besoin de mots. Une légère inclinaison de tête suffit, l’autre suit, regarde à son tour, puis revient parfois avec ce sourire qui dit qu’il a compris exactement ce qui avait arrêté notre attention. La personne qui passe devant nous ignore probablement tout de ce petit échange, mais elle vient pourtant de faire naître quelque chose entre nous simplement par sa présence.
Cette forme de plaisir ne demande rien à la personne regardée. Nous n’avons pas besoin de l’approcher, de savoir son prénom ou de découvrir si elle nous trouverait attirants à son tour. Sa beauté a déjà produit quelque chose : elle a arrêté un regard, provoqué une sensation, réveillé du désir ou simplement offert quelques secondes de contemplation. Et le fait de pouvoir offrir cette beauté au regard de l’autre ajoute encore à ce plaisir.
Cette idée nous plaît particulièrement parce qu’elle éloigne le désir de la logique de possession. Trouver quelqu’un beau n’oblige pas à vouloir l’obtenir, et désirer un corps ne crée aucun projet autour de lui. Il existe énormément de personnes que nous croiserons une seule fois, sur une plage, dans une rue, autour d’une table ou au milieu d’une soirée, et dont nous ne saurons jamais rien. Certaines auront pourtant apporté de la beauté à notre journée simplement parce qu’elles étaient là, parce que leur corps, leur visage ou leur manière d’être au monde nous auront touchés.
Nous l’avons déjà écrit à propos de la nudité : un corps offert au regard apporte quelque chose au monde. Mais la beauté ne se limite évidemment pas aux corps nus, pas davantage qu’elle ne se réduit à une définition particulière du beau. Elle peut apparaître dans une manière de sourire, une assurance, une silhouette, une sensualité qui ne dépend ni de l’âge ni d’une perfection quelconque, et surtout elle ne se révèle pas toujours au même endroit pour chacun de nous.
C’est là que le partage devient particulièrement intéressant. L’un peut être immédiatement attiré par un homme dont la musculature, les épaules ou la puissance physique sautent aux yeux, tandis que l’autre serait passé devant lui sans s’arrêter. Une femme peut bouleverser l’un par sa poitrine, ses hanches ou la sensualité particulière que son corps porte, alors que l’autre aura d’abord remarqué son regard, sa façon de rire ou sa présence.
Nous pouvons alors apprendre quelque chose du regard de l’autre, pas seulement sur ce qu’il désire mais sur ce qu’il voit. Quelqu’un que nous n’aurions peut-être pas remarqué devient soudain intéressant parce que la personne que nous aimons nous montre ce qu’elle trouve beau en lui. Nous regardons davantage, nous essayons presque de voir avec ses yeux, et il arrive que la beauté apparaisse alors à notre tour.
Aimer quelqu’un, c’est aussi vivre longtemps à côté de son regard sur le monde. Nous connaissons ses goûts, ses sensibilités, ce qui attire son attention ou éveille son désir, et pourtant cela continue de nous surprendre. Une personne arrête soudain son regard et nous fait découvrir quelque chose que nous n’aurions pas vu seuls. Il y a une vraie générosité dans ce geste qui consiste à dire : regarde ce que je trouve beau.
Ce n’est pas seulement partager un désir, c’est offrir une perception.
Lorsque le désir entre davantage dans la scène, cette complicité devient naturellement plus charnelle. Un regard partagé sur quelqu’un peut ouvrir un imaginaire ; la beauté ne reste plus seulement contemplée, elle commence parfois à donner envie d’approcher, de parler, de découvrir cette personne autrement. Le regarde comme elle est belle peut devenir elle nous plaît, non ?, puis parfois quelque chose de plus direct encore : nous aimerions bien la rencontrer.
Nous aimons cette progression parce qu’elle laisse au désir le temps d’apparaître naturellement. Il n’y a pas d’abord un projet de rencontre auquel il faudrait ensuite trouver quelqu’un. Il y a une personne réelle qui existe devant nous, qui nous touche, qui arrête un regard puis un second. Sa beauté commence à circuler entre nous avant même que nous sachions si nous avons envie d’aller plus loin.
Voir la personne que nous aimons regarder quelqu’un avec désir peut être très beau en soi. Reconnaître dans ses yeux cette attention particulière, sentir qu’un corps l’attire, suivre à notre tour ce regard et découvrir ce qu’il contemple nous rapproche étrangement de son désir. Nous ne sommes pas placés en concurrence avec la personne regardée ; nous sommes, pour un instant, du même côté du regard.
Cette différence est immense, parce que la beauté de l’autre ne vient pas diminuer celle de la personne que nous aimons, ni mettre notre couple à l’épreuve. Un homme magnifique ne prend rien à l’homme qui se tient à côté de lui, pas plus qu’une femme incroyablement sensuelle n’enlève quoi que ce soit à celle qui la contemple avec nous. La beauté n’est pas une ressource rare, et nous n’avons pas besoin que les autres soient moins beaux pour continuer à nous trouver beaux.
Nous n’avons pas davantage besoin de prétendre que la personne aimée serait objectivement la plus belle de toutes celles que nous rencontrerons jusqu’à la fin de notre vie pour lui donner une place irremplaçable. Nous trouvons même quelque chose d’assez triste dans cette idée que l’amour devrait rendre aveugle au reste du monde. Nous préférons que notre amour nous donne envie de regarder davantage.
Le monde est rempli de corps magnifiques, de visages qui surprennent, de gens qui dégagent une sensualité folle. Certains auront vingt-cinq ans, d’autres soixante-dix. Certains posséderont une beauté immédiatement spectaculaire, tandis que d’autres nous toucheront seulement après quelques minutes, lorsque leur manière de parler, de rire ou de regarder transformera complètement la perception de leur corps.
Nous ne voyons aucune raison de nous priver de cela, ni surtout de le garder pour nous. Il y a quelque chose de très doux à voir le plaisir que produit chez l’autre une beauté qu’on vient de lui montrer. Nous pouvons aimer le visage d’une femme et aimer presque autant la manière dont la personne à côté de nous la regarde. Nous pouvons trouver un homme terriblement désirable et prendre plaisir à découvrir que ce même corps attire aussi l’autre.
La beauté commence alors à circuler dans plusieurs directions. Quelqu’un est regardé, quelqu’un regarde, et l’un de nous regarde aussi la personne aimée regarder. Dans cette circulation, le désir devient déjà une expérience partagée sans qu’il soit nécessaire qu’une rencontre ait lieu.
La plupart de ces beautés resteront d’ailleurs exactement ce qu’elles étaient au premier instant : une présence croisée, un corps aperçu, une personne qui nous aura offert quelques secondes de plaisir sans jamais le savoir. Nous aimons cette gratuité, cette liberté de pouvoir désirer quelqu’un sans chercher immédiatement une issue à ce désir. Nous pouvons admirer, être troublés, en parler entre nous, laisser l’imagination vagabonder puis continuer notre chemin sans que l’expérience soit incomplète parce qu’elle n’a pas été transformée en histoire.
Lorsque nous décidons d’approcher quelqu’un, le changement n’est donc pas que cette personne devient soudain plus désirable. Une autre question apparaît simplement : avons-nous envie de découvrir l’être qui existe derrière cette beauté ? Un corps peut arrêter notre regard, mais il ne nous dit presque rien de la personne qui l’habite, et c’est précisément à cet endroit que la rencontre commence.
Parfois, quelques minutes suffisent pour que l’envie d’aller plus loin disparaisse. La beauté reste entière, mais rien d’autre ne se crée et nous pouvons continuer à trouver cette personne magnifique sans avoir la moindre envie de partager davantage avec elle. D’autres fois, la conversation ajoute encore à ce que nous avions vu : le corps qui nous attirait appartient à quelqu’un dont la présence nous plaît aussi, dont le rire nous touche, dont le regard commence à répondre au nôtre. La beauté initiale cesse alors d’être simplement une image et devient une partie d’une personne que nous avons envie de connaître.
Et parfois cette personne nous choisit aussi, mais même alors quelque chose du premier regard reste précieux : ce moment très simple où l’un de nous a aperçu quelqu’un dans le monde et a voulu partager cette beauté avec l’autre.
Regarde.
Ce mot contient beaucoup de ce que nous aimons. Il ne signifie pas je préfère ce corps au tien, pas davantage il faut que nous obtenions cette personne. Il signifie simplement : quelque chose de beau est là, devant nous, et j’ai envie que tu le voies aussi.
Nous parlons beaucoup dans ce Grand Cahier de la manière dont les autres peuvent entrer dans notre vie, dans notre intimité ou dans notre désir, mais leur présence nous offre déjà beaucoup bien avant cela. Certains ne sauront jamais qu’ils ont participé pendant quelques instants à notre complicité simplement parce que leur beauté a traversé notre champ de vision, arrêté un regard chez l’un de nous puis donné envie de l’offrir au regard de l’autre.
Il n’y a pas toujours besoin de davantage. Une beauté aperçue peut devenir un sourire entre nous, une phrase murmurée, une image qui reste, parfois un désir, et cela suffit déjà à avoir enrichi l’instant.
Nous ne voulons pas traverser le monde en faisant semblant de ne pas voir sa beauté pour protéger la nôtre. Nous voulons pouvoir la regarder franchement, la reconnaître lorsqu’elle apparaît, nous la montrer et prendre plaisir à découvrir ce qui attire les yeux de l’autre.
La beauté des autres n’est pas une menace autour de notre amour. Elle fait partie de tout ce que notre amour nous permet de partager.