Lorsque l'on parle de notre manière de vivre, une question finit presque toujours par apparaître : et vos enfants ?
Nos enfants ont aujourd'hui entre quinze et vingt-deux ans. Ils ont grandi ces dernieres années au milieu de nos discussions, de nos enthousiasmes, de nos remises en question et de nos curiosités. Ils savent que nous aimons les voyages improvisés, les longues conversations qui refont le monde, les rencontres qui se prolongent plus longtemps que prévu et les plages où les maillots finissent souvent par rester dans le sac. Ils savent aussi que nous nous intéressons à des sujets dont on ne parle pas toujours facilement : le couple, le désir, le toucher, la manière dont les êtres humains se rencontrent et construisent leur vie.
Ils savent tout cela. Ou en tout cas en partie. Ce qu'ils en pensent exactement est par contre plus difficile à savoir.
Comme beaucoup d'adolescents, ils trouvent déjà leurs parents suffisamment embarrassants sans qu'il soit nécessaire d'en rajouter. Nous avons appris à respecter cette pudeur. Certaines conversations les intéressent, d'autres beaucoup moins. Certaines questions restent ouvertes, d'autres rencontrent un silence très clair qui signifie : « Merci, mais nous préférerions parler d'autre chose. » Il y a également des sujets que nous n'abordons pas avec eux, et qui relevent de notre intimité et de notre couple (hors de notre rôle de parents).
Nous ne considerons pas qu'il est de leur responsabilité de comprendre nos choix. Encore moins de les expliquer ou de les défendre. Nos décisions, nos chhoix, nos chemins nous appartiennent.
En revanche, nous serions malhonnêtes si nous prétendions ne rien espérer transmettre.
Comme tous les parents, nous avons nos rêves, nos espoirs et nos préférences. Nous aimerions qu'ils rencontrent des personnes qui les rendent heureux. Qu'ils apprennent à respecter les autres autant qu'eux-mêmes. Qu'ils sachent écouter, réfléchir, remettre en question les évidences lorsqu'elles méritent de l'être. Nous aimerions qu'ils gardent le goût de la curiosité, qu'ils ne se méfient pas trop vite de ce qui est différent et qu'ils découvrent qu'il existe plusieurs manières de construire une vie belle et heureuse.
Cela ne signifie pas que nous souhaitons qu'ils nous ressemblent.
Nous ne rêvons pas qu'ils reproduisent nos choix, nos pratiques ou nos manières d'habiter le monde. Nous savons d'ailleurs très bien qu'ils construiront leur propre chemin, avec leurs enthousiasmes, leurs erreurs, leurs découvertes et probablement quelques idées qui nous sembleront étranges lorsqu'ils auront notre âge.
C'est le privilège de chaque génération.
Ce que nous espérons, ce n'est pas qu'ils empruntent les mêmes routes que nous. C'est qu'ils sachent qu'il en existe plusieurs. Qu'ils ne se sentent jamais obligés de vivre selon un modèle unique simplement parce qu'il est le plus visible, le plus commenté ou le plus répandu.
Nous savons aussi que certaines de nos convictions s'éloignent de ce que beaucoup considèrent comme la norme. Nous savons que le regard des autres existe et qu'à certains âges il peut peser lourd. Nous essayons donc de tenir une position qui n'est pas toujours confortable : ne pas vivre cachés, mais ne pas demander non plus à nos enfants de porter quoi que ce soit à notre place.
L'équilibre est parfois imparfait. Comme beaucoup de parents, nous improvisons plus souvent que nous ne l'avouons. Nous avançons avec des discussions, des ajustements, quelques hésitations et beaucoup d'amour.
Et si, dans vingt ans, aucun d'entre eux ne partage notre goût pour les rencontres improbables, les massages qui durent trop longtemps, les voyages sans programme ou les conversations qui se terminent à deux heures du matin, nous survivrons probablement à cette immense déception.
En revanche, nous serions heureux qu'ils gardent quelque chose de plus précieux encore : la liberté de choisir leur propre chemin, la curiosité d'explorer le monde par eux-mêmes et la confiance nécessaire pour construire une vie qui leur ressemble vraiment.