Formentera occupe une place particulière dans notre histoire. Depuis notre rencontre, y revenir est devenu un rituel de couple, presque un rendez-vous avec nous-mêmes. Nous y retrouvons la lumière, le bleu incoparable de sa mer, les longues plages de Migjorn, les chemins poussiéreux, les figuiers, les couchers de soleil et cette manière qu’a l’île de ralentir le temps sans jamais paraître immobile.
Mais ce qui nous attache à elle ne tient pas seulement à ses paysages. Formentera nous accueillait comme nous aimons accueillir les autres : sans demander d’explication, sans imposer de rôle, en laissant chacun trouver naturellement sa place. Sur ses plages, les corps nus et les corps en maillot partageaient le même sable. Personne ne semblait appartenir à un camp. Cette cohabitation participait à l’esprit de l’île, à sa douceur, à son vieux parfum de liberté hippie et à cette invitation silencieuse à vivre un peu plus simplement.
Cette année, nous y sommes allés pour la première fois au cœur de l’été, entre la fin juillet et le début du mois d’août. La population était forcément différente de celle que nous croisons habituellement en septembre, et nous savons qu’une semaine ne suffit pas à raconter l’évolution d’une île. Pourtant, ce que nous avons vécu sur les plages que nous connaissions nous a réellement attristés.
Vers La Fragata, Vogamari et dans nos petits coins de Migjorn, il nous est arrivé d’être les seuls nus sur deux ou trois cents mètres de plage. La rareté des corps nus nous a surpris, mais la distance qu’ils semblaient provoquer nous a davantage marqués encore. Lorsque de nouvelles personnes arrivaient, elles s’installaient naturellement loin de nous. Un cercle vide se formait autour de nos serviettes, sans remarque ouverte ni hostilité déclarée, mais avec quelques regards, parfois des gloussements, et surtout cette gêne silencieuse qui empêchait les regards de se croiser et les conversations de commencer.
À Formentera, notre nudité devenait une barrière.
Cette sensation était exactement contraire à ce que l’île représentait pour nous. Un corps nu apporte toujours quelque chose au monde. Il ne se contente pas d’occuper une place sur une plage ; il participe à sa beauté, à son atmosphère et à la manière dont les êtres humains peuvent s’y rencontrer. Il rappelle qu’un ventre, des rides, une cicatrice, une poitrine, des fesses, un sexe ou une peau marquée par les années n’ont pas besoin d’être corrigés pour mériter d’être regardés. Ils racontent simplement une vie.
La beauté commence lorsqu’elle s’offre. Elle ne demande pas nécessairement à être désirée, possédée ou même admirée. Elle peut circuler dans un sourire, une lumière, un paysage, une musique entendue au loin ou un repas partagé. Un corps peut, lui aussi, offrir sa beauté sans rien réclamer en retour. Sa présence dit seulement qu’il est possible d’être là, entier, visible et paisible.
Cette nudité ne s’adresse pas uniquement à ceux qui la vivent. Elle parle aussi aux personnes qui restent en maillot, à celles qui n’oseraient jamais le retirer, à celles qui hésitent, à celles dont l’histoire avec leur corps est plus compliquée. Elle ne leur dit pas qu’elles devraient faire de même. Elle leur montre simplement qu’une autre relation au corps existe. Qu’il peut cesser d’être un problème à résoudre, une image à contrôler ou un objet à comparer. Qu’il peut devenir une présence, une joie et une première forme de partage.
Les corps nus faisaient partie de la générosité de Formentera. Ils embellissaient ses plages, non parce qu’ils correspondaient à une définition particulière de la beauté, mais parce qu’ils en élargissaient le sens. Ils offraient aux autres des corps jeunes et âgés, minces et ronds, lisses ou marqués, et rappelaient ainsi que la beauté humaine possède bien plus de formes que celles que notre époque choisit de mettre en avant.
Ils portaient aussi un message discret. Ils disaient : venez comme vous êtes, vous êtes déjà beaux, vous n’avez pas besoin de vous cacher pour avoir votre place ici. Ce message n’avait rien d’un discours militant. Il se vivait dans la simplicité d’une baignade, d’une promenade au bord de l’eau ou d’un couple assis nu sur le sable à regarder le soleil descendre vers la mer.
Cette année, ce message semblait produire l’effet inverse. La nudité qui invitait créait de la distance. Ce qui ouvrait autrefois un espace commun dessinait désormais une frontière. Les personnes ne venaient plus s’installer à proximité, les regards se détournaient et chacun restait dans son groupe. Le corps nu ne faisait plus partie du paysage ; il désignait celui qui le portait comme différent.
Le maillot n’est évidemment pas le problème. Nous n’avons aucune envie d’une île où chacun devrait se déshabiller pour être accepté. Ce que nous aimons précisément à Formentera, c’est qu’elle n’a jamais ressemblé à une plage réservée à un groupe qui vivrait à l’écart des autres. Sa liberté tenait à la coexistence, chacun pouvait choisir, changer d’avis, retirer son maillot pour se baigner puis le remettre, ou ne jamais l’enlever. La présence des corps nus empêchait simplement la norme de devenir exclusive.
Lorsque ces corps disparaissent, quelque chose de plus vaste recule avec eux. La norme sociale reprend toute la place et finit par se présenter comme la seule manière naturelle d’être là. La nudité reste théoriquement permise, mais elle devient suffisamment rare pour attirer les regards, suffisamment inhabituelle pour créer un malaise, suffisamment isolée pour éloigner. Il n’est pas nécessaire d’interdire une liberté pour la faire disparaître ; il suffit parfois de rendre ceux qui la vivent assez seuls pour qu’ils finissent par renoncer.
Nous ne renoncerons pas. Nous continuerons à nous mettre nus parce que cette manière d’habiter le monde nous ressemble et parce qu’elle participe, à nos yeux, à une forme de beauté partagée. Notre corps n’est pas seulement notre affaire lorsqu’il entre dans un paysage humain. Il peut offrir de la simplicité, de la confiance, une présence heureuse et cette permission silencieuse que d’autres nous ont offerte avant nous.
Nous refusons cependant de transformer une semaine de fin juillet en verdict définitif sur une île que nous aimons. C’était notre première visite au moment où la fréquentation est la plus forte, avec une population sans doute plus touristique, plus pressée et moins familière de son histoire. Le Formentera que nous retrouvons habituellement en septembre n’a peut-être pas disparu. Elle était peut-être simplement plus difficile à entendre au milieu de l’été.
Nous reviendrons en septembre l'an prochain, comme nous le faisons depuis le début de notre histoire. Nous retrouverons nos plages, nos chemins et cette lumière qui semble parfois rendre le monde plus doux. Nous espérons y revoir des corps nus mêlés aux autres, des serviettes qui ne s’écartent pas, des regards qui se croisent et cette impression très simple d’être accueillis tels que nous sommes.
Formentera nous a appris qu’un lieu pouvait faire de la place sans rien demander en échange. Nous aimerions continuer à la reconnaître dans cette hospitalité-là : une île où la beauté ne se cache pas, où elle ne s’impose pas non plus, mais où elle peut encore s’offrir librement.