Une fois n’est pas coutume, nous voudrions parler ici d’un sujet que nous ne connaissons pas : les festivals tantra.
Nous avons pourtant toutes les raisons du monde d’avoir envie de les découvrir. Nous aimons le tantra, les rencontres qu’il rend possibles, cette manière particulière d’approcher les corps, le désir, la présence, le toucher et la relation. Nous aimons aussi l’idée de quelques jours pendant lesquels des personnes très différentes pourraient se rencontrer autour de tout cela, sans avoir besoin de choisir à l’avance entre un stage très cadré, une retraite presque monastique ou une soirée dont le seul horizon serait sexuel. Sur le papier, un festival tantra devrait presque être fait pour nous.
Nous avons donc passé quelques heures — beaucoup plus que quelques-unes, en réalité — à éplucher les propositions des festivals qui se sont tenus cet été en France et ailleurs en Europe. Programmes, ateliers, intervenants, présentations, tarifs, photos, vidéos, comptes Instagram : nous avons cherché l’endroit qui nous donnerait simplement envie de nous dire « l’année prochaine, allons voir ».
Nous ne l’avons pas trouvé.
Et ce qui nous a surpris est que nos hésitations initiales ont rarement été dissipées par ce que nous avons découvert. Elles ont plutôt été renforcées ensuite par les publications qui ont accompagné ou raconté ces événements une fois terminés. Bien sûr, un compte Instagram ne raconte pas ce qui s’est réellement passé pendant plusieurs jours, et quelques dizaines de photos ne disent rien de certaines conversations, de certaines rencontres ou de ce que chacun a vécu intérieurement. Nous savons cela. Mais les images choisies pour représenter un événement ne sont pas non plus complètement neutres : elles racontent ce que l’on souhaite montrer de lui.
Or ce que nous y avons vu nous a souvent laissés assez loin de ce que nous cherchons dans le tantra.
Nous avons vu beaucoup de scènes, beaucoup d’animateurs au centre, beaucoup de personnes assises autour d’eux, beaucoup de cérémonies, de démonstrations, de grands gestes et de moments visuellement spectaculaires. Nous avons vu des intervenants photographiés comme des figures centrales autour desquelles le groupe semblait s’organiser, avec ce vocabulaire et cette esthétique qui donnent parfois le sentiment que quelques-uns sauraient énormément tandis que les autres seraient principalement venus recevoir leur savoir.
Cela nous met mal à l’aise.
Pas parce que nous refusons l’apprentissage. Nous avons énormément reçu de personnes qui connaissent le tantra depuis bien plus longtemps que nous, et nous continuerons à chercher des femmes et des hommes capables de nous faire découvrir ce que nous ignorons. Mais transmettre quelque chose et devenir celui que tout le monde regarde ne sont pas tout à fait la même chose. Nous aimons les enseignants qui ouvrent une porte puis nous laissent passer, beaucoup moins ceux dont la présence finit par occuper toute la pièce.
Le tantra que nous aimons ne nous demande pas d’abandonner notre libre arbitre devant quelqu’un qui saurait mieux que nous ce que notre corps, notre désir ou notre relation devraient devenir.
Nous cherchons exactement l’inverse.
Nous cherchons des espaces dans lesquels chacun puisse expérimenter, sentir, dire oui, dire non, trouver magnifique ce que l’animateur propose ou découvrir que cela ne lui parle absolument pas. Des espaces où personne n’est plus tantrika parce qu’il connaît davantage de mots sanskrits, possède une plus belle tenue blanche ou sait rester immobile en regardant quelqu’un dans les yeux pendant vingt minutes. Des espaces où l’expérience d’un couple installé depuis des années puisse entrer dans la pièce avec autant de légitimité que celle d’une personne célibataire venue chercher autre chose.
Et oui, y compris des espaces vraiment ouverts aux couples.
Cette précision nous fait sourire, mais elle n’est pas complètement anodine. Dans certaines propositions que nous avons regardées, le couple paraît presque embarrassant. On l’invite à venir, puis très vite on lui explique combien il serait bénéfique que chacun vive ses expériences de son côté, rencontre séparément, lâche ses attaches, sorte de sa zone de confort, cesse de s’accrocher à son partenaire.
Nous comprenons que cela puisse être passionnant pour certains couples...Ce n’est simplement pas notre tantra.
Notre relation n’est pas ce qu’il faudrait momentanément mettre à distance pour pouvoir rencontrer davantage. Elle est précisément l’endroit depuis lequel nous rencontrons. Nous pouvons ouvrir très largement notre espace, nos regards, nos bras et parfois nos corps sans éprouver la nécessité de déconstruire le Nous pour que l’expérience devienne suffisamment authentique.
Nous aimerions donc beaucoup trouver un festival capable de dire réellement : venez comme vous êtes. Célibataire, en couple, polyamoureux, monogame, très expérimenté ou complètement novice ; venez avec vos envies et vos hésitations, votre nudité ou votre pudeur, votre sensualité immense ou votre besoin de rester un moment assis sous un arbre à regarder les autres vivre. Et surtout, ne venez pas pour apprendre la bonne manière d’être tantrika.
Venez rencontrer.
C’est probablement ce qui nous manque le plus dans ce que nous avons vu : les rencontres elles-mêmes.
Pas l’exercice destiné à créer une connexion en sept minutes avec la personne placée en face de soi. Pas la ronde où chacun change de partenaire au son d’un gong. Pas seulement le moment formidable où cinquante personnes respirent ensemble sous la conduite d’un animateur. Tout cela peut évidemment être très beau.
Mais où sont les heures qui ne servent à rien ?
Les gens assis dans l’herbe qui commencent à parler et oublient d’aller à l’atelier suivant. Les corps qui se sont aperçus le matin et se retrouvent naturellement plus près le soir. Les couples qui rencontrent d’autres couples. Les célibataires qui peuvent entrer dans cette proximité sans avoir été appariés par un exercice. Les repas qui durent trop longtemps, les baignades nues, les massages improvisés, les conversations qui commencent autour du tantra et terminent complètement ailleurs.
Où sont les espaces où la rencontre n’est pas animée ?
C’est cela que nous imaginons lorsque nous pensons à un festival. Des propositions, oui, beaucoup même, parce qu’il faut parfois une impulsion pour que les gens osent se rencontrer. Mais aussi énormément d’espace entre elles, suffisamment pour que quelque chose puisse apparaître sans avoir été prévu dans le programme.
Et puis il y a l’argent.
Nous savons parfaitement qu’un festival coûte cher à organiser. Il faut louer un lieu, nourrir les participants, rémunérer les intervenants et les équipes, installer du matériel, assurer, nettoyer, communiquer. Nous n’avons aucune difficulté avec l’idée que les personnes qui travaillent soient payées, et certainement aucune nostalgie d’un tantra qui devrait reposer sur le bénévolat permanent de ceux qui l’enseignent.
Mais nous avons parfois eu le sentiment de regarder moins une communauté se former qu’un marché tantrique en plein fonctionnement.
Stages, formations, initiations, niveaux suivants, séances individuelles, retraites, accompagnements, certifications, prochains événements : il suffit parfois de suivre quelques comptes pour entrer dans une succession presque infinie de propositions dans lesquelles chaque expérience semble naturellement mener à la suivante.
Et là aussi, quelque chose nous résiste.
Nous n’avons pas envie d’être des clients du tantra.
Nous ne voulons pas passer quelques jours dans un festival pour découvrir à la fin que ce que nous avons surtout rencontré est un magnifique tunnel commercial vers le prochain stage. Nous ne voulons pas qu’une expérience forte devienne immédiatement l’occasion de nous expliquer où nous devons aller ensuite, ce que nous devons encore apprendre et auprès de qui nous pourrons justement l’apprendre moyennant quelques centaines d’euros supplémentaires.
Nous voulons pouvoir recevoir quelque chose et repartir avec. Pas repartir avec un panier.
Cette question dépasse évidemment les seuls festivals. Le tantra occidental vit dans le même monde que nous tous : il faut gagner sa vie, payer des loyers, remplir des stages, utiliser Instagram, communiquer et trouver des participants. Nous ne reprochons à personne d’avoir un métier.
Ce qui nous intéresse est ce qui reste lorsque le commerce cesse un instant d’être au centre.
Des gens, des corps et des histoires.
Des savoirs qui circulent sans que celui qui transmet ait besoin de devenir une figure d’autorité permanente. Des personnes expérimentées capables de rencontrer des débutants autrement que comme de futurs élèves. Des couples, des célibataires, des femmes, des hommes, des personnes qui ne se reconnaissent pas dans ces catégories, et suffisamment de liberté pour que personne n’ait besoin d’adopter l’esthétique ou le vocabulaire d’une tribu pour avoir sa place.
Des tantrikas, en somme. Et c’est probablement le mot sur lequel notre recherche achoppe.
Où sont les tantrikas ?
Pas ceux qui se présentent ainsi. Ceux qui vivent quelque chose que nous reconnaîtrions dans ce mot.
Ceux avec lesquels nous pourrions rester toute une soirée sans savoir lequel possède vingt ans de pratique et lequel vient de découvrir le tantra six mois plus tôt. Ceux pour lesquels une magnifique rencontre vaut davantage que le prochain atelier. Ceux qui peuvent parler de désir sans vendre une méthode, toucher sans démontrer une technique, accueillir sans recruter.
Ceux qui n’ont rien à nous vendre. Et surtout ceux auxquels nous n’avons rien à vendre non plus.
Parce que la relation que nous cherchons n’est pas celle de clients à prestataires, ni d’élèves à maîtres, ni d’adeptes à figures inspirantes. Nous aimerions rencontrer des êtres humains qui explorent certaines des mêmes choses que nous et avec lesquels quelque chose pourra, ou non, circuler.
Nous ne savons pas si ces festivals existent.
Et pour une fois, cette phrase n’est pas une formule. Nous ne sommes jamais allés dans un festival tantra et nous n’allons certainement pas expliquer à ceux qui les connaissent ce qu’ils y vivent réellement. Il existe probablement derrière les images que nous avons vues des heures magnifiques qui ne se photographient pas, des rencontres bouleversantes qui ne finissent jamais sur Instagram, des organisateurs sincères et des participants qui y ont trouvé exactement ce qu’ils cherchaient.
Nous aimerions justement les entendre.
Parce qu’au fond, cet article n’est pas une condamnation des festivals tantra. Il est presque une petite annonce.
Nous cherchons un endroit assez libre pour que personne ne nous explique comment nous devons aimer, rencontrer ou ouvrir notre couple. Assez charnel pour que les corps y aient pleinement leur place. Assez accueillant pour que le Nous puisse entrer sans être immédiatement invité à se déconstruire. Assez ouvert pour que nous puissions y rencontrer des êtres très différents de nous. Assez peu dogmatique pour que les animateurs redeviennent parfois simplement des gens assis autour de la même table que les autres.
Et surtout un endroit où, pendant quelques jours, la rencontre soit plus importante que le programme et les êtres plus importants que ceux qui les animent.
Si vous connaissez cet endroit, dites-le-nous.
Parce que les festivals tantra, nous ne les connaissons toujours pas.
Mais les tantrikas, eux, nous avons vraiment envie de les rencontrer.