Faut-il passer sa vie à guérir ?

Les blessures occupent une place immense dans notre époque. Les traumas, l'enfant intérieur, les mémoires, les lignées, les parts de soi, le masculin blessé, le féminin blessé... nous disposons aujourd'hui d'un langage extraordinairement riche pour raconter ce qui nous a fait souffrir. C'est une avancée précieuse. Pendant longtemps, beaucoup de douleurs sont restées sans nom. Les reconnaître, les comprendre et parfois les traverser permet à certains de retrouver un peu de paix, de remettre du sens dans leur histoire et de respirer à nouveau.

Mais il arrive aussi que le chemin finisse par tourner autour de ses propres blessures. Elles étaient une porte vers davantage de liberté ; elles deviennent parfois le paysage lui-même. La vie semble alors attendre que tout soit enfin réparé avant de pouvoir recommencer, comme si aimer, rire, désirer ou rencontrer devaient rester suspendus jusqu'à la guérison complète.

Cette idée nous attriste un peu.

Nous avons poussé la porte du tantra avec une envie très simple : vivre davantage. Sentir notre corps un peu plus vivant, aimer avec plus de présence, rencontrer avec plus de confiance, laisser davantage de place à la joie, au désir, à la sensualité, aux liens qui nous transforment. Le travail sur soi fait partie de ce chemin, bien sûr. Il nous a aidés, parfois profondément. Mais il n'a jamais été la destination.

Une blessure raconte un passage. Elle éclaire une peur, une réaction, une manière d'aimer ou de se protéger. Elle mérite d'être écoutée avec douceur. Pourtant, il existe aussi un moment où elle n'a plus besoin d'occuper le premier plan. Elle continue d'exister, mais elle cesse peu à peu d'organiser notre manière d'habiter le monde.

Les cicatrices nous parlent beaucoup plus que les blessures.

Une cicatrice n'efface rien. Elle garde la mémoire de ce qui a été traversé, mais elle n'empêche plus le corps de vivre. Elle fait partie de nous sans réclamer notre attention à chaque instant. Nous aimerions que nos blessures suivent, elles aussi, ce chemin-là : rester présentes lorsqu'elles ont quelque chose à nous apprendre, puis s'effacer doucement pour laisser davantage de place à la vie.

Parce que la vie est étonnamment généreuse.

Elle nous attend dans un éclat de rire, dans une longue étreinte, dans un massage, dans une baignade, dans un repas partagé, dans une rencontre qui nous surprend ou dans un coucher de soleil que personne n'avait prévu. Aucun de ces instants ne répare miraculeusement le passé. En revanche, ils nous rappellent qu'il existe autre chose que le passé. Ils redonnent du souffle, du mouvement, du désir, et parfois simplement l'envie d'être là.

Nous aimerions que le travail sur soi ressemble à cela.

Non pas une maison où l'on s'installe pour toujours, mais un chemin qui nous ramène peu à peu vers le monde, vers les autres et vers cette part de nous qui n'attendait peut-être qu'une chose depuis le début : recommencer à vivre.