Faire une place

Il peut arriver de recevoir quelqu'un... chez lui.

La formule fait sourire, et pourtant elle décrit exactement certaines de nos plus belles rencontres. Nous avons parfois quitté une soirée avec le sentiment d'avoir été accueillis comme rarement nous l'avions été, alors que nous étions les invités. À l'inverse, il nous est arrivé de recevoir profondément quelqu'un dans un lieu qui ne nous appartenait pas.

Parce que recevoir n'est pas une question de maison.

C'est une manière d'habiter le monde.

Recevoir quelqu'un, c'est lui faire une place. Une vraie place. Une place où il n'a pas besoin d'être plus drôle, plus séduisant, plus cultivé ou plus libre qu'il ne l'est déjà. Une place où il peut arriver avec ses hésitations, sa joie, ses maladresses ou son silence sans avoir le sentiment qu'il doit mériter sa présence.

Les plus belles rencontres commencent souvent à cet instant très discret. Celui où chacun cesse doucement d'essayer d'être quelqu'un d'intéressant. L'atmosphère change alors presque imperceptiblement. Les conversations ralentissent, les regards deviennent plus présents, les silences cessent d'être embarrassants. Quelque chose s'ouvre, et chacun semble respirer un peu plus librement.

Certaines personnes possèdent ce talent sans même paraître s'en rendre compte. Elles n'occupent pas l'espace ; elles le rendent plus vaste. Leur présence donne envie de regarder davantage autour de soi. Leur attention ne se distribue pas comme une ressource rare qu'il faudrait protéger. Elle circule naturellement, comme si elles savaient qu'il y aurait toujours assez d'écoute, assez de rires, assez de curiosité, assez de tendresse pour tous ceux qui sont là.

Nous aimons profondément cette manière d'être.

Elle ressemble à une hospitalité qui dépasse largement le fait d'ouvrir une porte ou de préparer un repas. Elle consiste surtout à retenir un peu moins. Retenir moins ses sourires, moins sa joie, moins son émerveillement, moins son attention. Et parfois aussi, lorsque la confiance, le désir et la rencontre en dessinent naturellement le chemin, retenir un peu moins son corps.

Le corps ne devient pas alors une récompense, ni un objectif, ni un territoire à conquérir. Il rejoint simplement tous les autres gestes qui disent : « Tu as ta place ici. » Une longue étreinte, une main qui se pose doucement sur une épaule, un massage, un baiser, un regard qui ne se détourne pas, un préservatif que l'on déroule sans rompre la présence... tous ces gestes racontent finalement la même histoire. Ils disent que la rencontre compte plus que ce qu'elle prendra comme forme.

C'est probablement pour cela que nous ne séparons presque rien.

Préparer un repas, écouter quelqu'un pendant des heures, rire jusqu'au milieu de la nuit, partager un massage, offrir son attention, son désir ou son corps lorsque cela devient juste... tout cela participe, à nos yeux, du même mouvement. Non parce que ces gestes seraient identiques, mais parce qu'ils naissent du même élan : faire de la place à un autre être humain.

Nous ne savons pas si cette manière de rencontrer les autres est rare.

Nous savons simplement qu'elle nous ressemble.

Et chaque fois que nous croisons des femmes ou des hommes capables, eux aussi, d'agrandir l'espace autour d'eux, nous repartons avec une étrange sensation de légèreté. Comme si, pendant quelques heures, quelqu'un nous avait rappelé que le monde pouvait être un peu plus vaste, un peu plus accueillant... et qu'il existait encore des endroits où il était simplement possible d'être pleinement vivant.