Être regardé

Sur une plage, les regards circulent, qu'elle soit naturiste ou non d'ailleurs. Les corps sont là, ils marchent jusqu'à l'eau, en reviennent, s'allongent au soleil, se lèvent pour aller boire quelque chose. Certains sont nus, d'autres presque. On se croise, on se voit, on se regarde, puis commence cette petite chorégraphie sociale assez amusante dans laquelle chacun semble convenir qu'il n'a regardé personne.

Nous y participons aussi. Nous regardons sans dévisager, nous surprenons parfois un regard posé sur nous, nous voyons celui qui s'attarde sur un autre corps ou sur le nôtre. Il arrive alors que nous croisions nos propres regards, avec un sourire qui dit simplement que nous avons vu la même chose.

Il y a déjà un échange là-dedans : le plaisir de trouver quelqu'un beau, celui de découvrir que quelqu'un nous trouve beau, celui aussi de voir la personne que nous aimons attirer le regard de quelqu'un d'autre. Nous trouvons assez étrange cette manière de faire comme si tout cela n'existait pas.

Nous nous faisons beaux. Nous choisissons des vêtements qui nous plaisent, mais aussi qui nous montrent comme nous avons envie d'être vus. Sur une plage, une femme peut choisir un bikini minuscule parce qu'elle aime son corps ainsi, parce qu'elle veut sentir le soleil sur sa peau, parce qu'elle trouve ce maillot magnifique, et aussi parce qu'elle aime peut-être les regards qu'il attire. Un homme peut faire exactement la même chose.

Puis nous nous appliquons collectivement à ne surtout pas avoir remarqué que les autres nous ont remarqués.

Il y a quelque chose de tendre et d'un peu absurde dans cette convention. Elle a aussi son utilité : elle permet à chacun de regarder sans que chaque regard devienne une approche ou une demande. Mais elle devient plus étrange lorsqu'elle exige presque de prétendre que nous n'éprouvons aucun plaisir à être vus.

Nous en éprouvons, et lorsque nous choisissons d'être nus parmi les autres, cette évidence devient encore plus difficile à contourner.

Être nu sur une plage n'est pas la même chose qu'être nu seul. Il y a évidemment le soleil, l'eau, le vent sur la peau, cette sensation de liberté que nous aimons tant, mais il y a aussi les autres, leur présence, leurs corps et leurs regards. Nous ne croyons pas beaucoup à cette idée d'une nudité qui deviendrait soudain invisible parce qu'elle serait naturiste. Lorsque nous enlevons nos vêtements sur une plage, nous savons que nous allons être vus, et cela fait aussi partie de l'échange.

Il y a quelque chose de profondément social dans le fait d'être nu parmi d'autres personnes. Nous voyons leurs corps et nous leur donnons le nôtre à voir. Nous participons ensemble à un espace où chacun accepte d'être un peu plus visible.

Nous aimons beaucoup l'idée d'offrir sa nudité. Non pas offrir son corps, mais offrir quelque chose de soi au regard : sa peau, ses formes, son âge, ses imperfections, sa façon de marcher, de s'étendre au soleil ou de sortir de l'eau. Accepter que quelqu'un puisse trouver tout cela beau, sensuel, désirable peut-être, et ne pas avoir besoin de prétendre que cette idée nous déplaît.

Cela ne donne évidemment aucun droit sur celui ou celle que l'on regarde. Nous pouvons aimer sentir un regard posé sur nous sans souhaiter une parole, un geste ou une rencontre, comme nous pouvons trouver quelqu'un magnifique sans que cette personne nous ait rien proposé d'autre que la possibilité de la voir. Le regard peut se suffire à lui-même.

Et être regardé, c'est aussi laisser à l'autre une liberté dans son regard.

Nous ne décidons pas de ce qu'il trouvera beau. Il peut s'attarder sur un visage, un ventre, une poitrine, des fesses, des jambes, une nuque ou une peau marquée par les années. Il peut aimer une partie de notre corps avec laquelle nous sommes nous-mêmes beaucoup moins tendres, remarquer une manière de bouger ou de sourire dont nous n'avons même pas conscience. Le regard de l'autre ne nous appartient pas complètement, et c'est aussi ce qui le rend si différent du miroir.

Dans notre couple, ces regards prennent encore une autre dimension.

Il y a d'abord ceux que nous posons l'un sur l'autre, ceux que nous connaissons depuis longtemps et qui pourtant peuvent encore nous surprendre. Un regard qui s'attarde quelques secondes de plus peut dire très simplement que l'autre nous plaît, qu'il est beau, qu'on le désire. Il y a des mots pour le dire, bien sûr, mais il y a aussi cette façon de découvrir le désir dans les yeux de quelqu'un avant même qu'il ait parlé.

Et puis il y a les regards des autres, et nous les aimons aussi.

Voir quelqu'un regarder la personne que nous aimons avec admiration ou avec désir peut être un plaisir immense. Il y a même quelque chose de jubilatoire à surprendre ce regard et à penser : oui, je sais, moi aussi je la trouve magnifique. Parfois nous nous le montrons d'un léger mouvement des yeux, d'un sourire, d'un « tu as vu ? » murmuré un peu plus tard. Le regard d'un inconnu, qui ne nous était absolument pas destiné à tous les deux, devient alors quelque chose que nous partageons.

Il y a aussi le plaisir d'être soi-même regardé : sentir les yeux de quelqu'un sur son corps, comprendre qu'on lui plaît, puis croiser le regard de la personne que l'on aime et découvrir qu'elle l'a vu aussi. Quelque chose circule alors très vite. Le désir de l'autre devient visible, notre plaisir à être désiré le devient peut-être également, et le regard amoureux qui assiste à tout cela ne vient pas nécessairement refermer l'espace. Il peut au contraire l'ouvrir davantage.

Nous aimons nous offrir aussi ces regards-là.

Et il en existe un autre qui nous touche particulièrement : celui qui se pose sur nous deux. Sur notre manière d'être ensemble, notre proximité, une main posée sur un corps, notre façon de nous regarder, de rire, de marcher l'un contre l'autre. Il arrive que nous sentions qu'une personne ne regarde plus seulement l'un ou l'autre, mais ce qui existe entre nous.

Elle regarde le Nous.

Elle nous trouve beaux ensemble, peut-être désirables ensemble. Ce regard nous donne un plaisir très particulier parce qu'il ne choisit pas entre nous. Il voit précisément ce que nous aimons tant offrir au monde : deux êtres, et ce qui circule entre eux.

Lorsque la rencontre devient plus proche, les regards changent encore. Il est possible d'être dans les bras de quelqu'un et de chercher les yeux de l'autre, de regarder la personne que l'on aime découvrir un autre corps, recevoir une caresse, se laisser traverser par une émotion ou par le plaisir. Il est possible aussi de sentir son regard sur soi pendant que l'on vit quelque chose qu'il ne peut pas ressentir exactement de la même manière.

Quelques secondes suffisent parfois à nous relier avec une intensité étonnante. Un regard peut dire sans interrompre ce qui est en train de se vivre : je suis là, je te vois, et j'aime te voir ainsi.

Être regardé ne concerne finalement pas seulement le corps. C'est aussi accepter d'être vu en train de désirer, d'être ému, de perdre un peu de cette maîtrise de soi que nous conservons si facilement dans la vie ordinaire. Être vu dans une joie, une hésitation, un trouble, ou lorsque notre visage ne ressemble plus tout à fait à celui que nous connaissons dans le miroir.

Peut-être est-ce même là que le regard devient le plus intime : non pas lorsque nous montrons le plus, mais lorsque nous contrôlons le moins ce que l'autre voit.

C'est une distinction qui nous amuse dans une époque où nous nous montrons énormément. Nous publions nos visages, nos vacances, nos repas, nos couples, parfois nos corps et une quantité considérable de notre vie. Nous pouvons nous offrir quotidiennement aux regards de centaines de personnes tout en choisissant avec une précision extrême la photographie, l'angle, le moment, le morceau de vie qui sera montré et tout ce qui restera soigneusement hors du cadre.

Il n'y a rien de mal à cela. Mais ce n'est pas tout à fait la même chose.

Se montrer n'est pas forcément se laisser voir.

Un corps réellement présent devant nous échappe au cadrage. Il bouge, se plie, se relâche, devient parfois magnifique sans même le savoir. Le regard peut aller là où celui qui est regardé ne l'aurait pas nécessairement dirigé. Peut-être est-ce justement cela, s'offrir un peu au regard : accepter de ne pas décider entièrement de ce que l'autre trouvera beau.

Cela n'a pas besoin d'être de l'exhibitionnisme, même si le plaisir de s'exposer existe aussi et n'a rien d'incompréhensible. Il n'est pas nécessaire de rechercher tous les regards pour aimer profondément certains d'entre eux. Ce qui nous intéresse davantage est ce qui peut être partagé à travers eux.

Nous regardons parce que les êtres humains peuvent être magnifiques. Nous nous laissons regarder parce qu'il peut être délicieux de l'être. Nous nous montrons aussi parce qu'un corps, une présence, une beauté peuvent être quelque chose que l'on offre, quelques secondes ou beaucoup plus longtemps, sans rien perdre en les offrant.

Parfois un regard passe et disparaît. Parfois il revient, nous y répondons, nous le montrons à l'autre. Et parfois il devient le premier fil presque invisible d'une rencontre qui n'existait pas encore quelques secondes auparavant.

Alors oui.

Nous aimons regarder.

Nous aimons être regardés.

Nous aimons voir le désir apparaître dans les yeux des autres, comme nous aimons sentir le nôtre apparaître devant leur beauté.

Et nous aimons plus encore lorsque tous ces regards commencent à circuler entre nous.