Etre choisi

Il y a une différence entre être regardé, être désiré et être choisi. Un regard peut s’attarder sans rien demander, et le désir peut apparaître, parfois très fort, sans qu’il conduise nulle part. Être choisi commence un peu plus loin, lorsque quelqu’un ne se contente plus de trouver un corps beau, une présence troublante ou un couple attirant, mais éprouve réellement l’envie d’entrer dans cette rencontre-là, avec ces personnes-là.

Nous aimons beaucoup ce moment, parce que dans notre manière de rencontrer nous parlons facilement de ceux qui nous plaisent, de ceux que nous aimerions approcher, inviter, découvrir. Mais la rencontre ne commence véritablement que lorsque ce mouvement existe dans l’autre sens. Nous pouvons désirer quelqu’un énormément ; cela ne lui donne évidemment aucune raison de nous désirer. Nous pouvons trouver une personne merveilleuse, fantasmer sa présence parmi nous, imaginer ses mains ou son corps avec les nôtres. Tant qu’elle ne nous choisit pas à son tour, il n’y a encore que notre désir, et ce désir peut déjà être très beau. Mais lorsqu’un mouvement revient vers nous, quelque chose change.

Quelqu’un nous regarde et ne voit pas seulement deux personnes disponibles pour une expérience. Il voit ce que nous sommes ensemble, ce qui circule entre nous, notre manière de nous toucher, de rire, d’être proches, de laisser une place, et au milieu de tout cela apparaît une envie très simple : j’ai envie d’être là avec vous.

Cette envie nous touche profondément. Elle ne ressemble pas à une validation et nous n’avons pas besoin qu’un autre nous choisisse pour savoir ce que nous valons, ni pour confirmer que notre couple serait suffisamment séduisant, libre ou désirable. Être choisi n’est pas une note reçue du monde extérieur ; c’est quelque chose de beaucoup plus vivant et beaucoup plus charnel : un désir qui rencontre le nôtre. Nous pouvons regarder quelqu’un en pensant viens, et découvrir dans son regard, dans son corps ou dans ses mots que lui aussi en a envie. C’est seulement à cet endroit que la rencontre devient réellement possible.

Cette réciprocité compte d’autant plus que nous ne cherchons pas quelqu’un qui accepterait simplement d’entrer dans notre histoire. Nous n’avons aucune envie de convaincre, ni qu’une personne se dise que l’un lui plaît énormément et qu’elle fera avec l’autre parce que c’est la condition pour pouvoir approcher celui qu’elle désire. Nous ne voulons pas davantage d’un « pourquoi pas » suffisamment poli pour accompagner notre envie. Ce que nous cherchons est plus simple et plus exigeant à la fois : une envie réelle.

Cette envie n’a pas besoin d’être identique envers chacun de nous, ni de la même nature ou de la même intensité. Les corps ne fonctionnent pas ainsi, les rencontres encore moins. Une personne peut être immédiatement fascinée par l’un de nous, par son visage, son corps, sa manière de bouger, et ressentir avec l’autre un désir qui se construit davantage dans une conversation, une douceur, un regard ou une proximité qui devient progressivement charnelle. Vouloir que tout soit parfaitement symétrique reviendrait à demander au désir de respecter une règle qu’il ignore.

Nous n’avons donc pas besoin d’être désirés exactement de la même manière. Ce qui importe davantage est que personne ne soit seulement toléré comme le prix d’accès à l’autre. Il y a une différence immense entre désirer deux personnes de façons différentes et n’en désirer réellement qu’une en supportant la présence de la seconde. Dans le premier cas, la rencontre peut être extraordinairement riche : des attirances singulières, des intensités différentes, des corps qui ne provoquent pas les mêmes choses et pourtant une envie véritable d’être là ensemble. Dans le second, quelqu’un finit presque inévitablement par devenir un obstacle qu’il faudrait contourner, et ce n’est pas ce que nous cherchons.

Car nous ne demandons pas non plus à quelqu’un de choisir deux individus indépendamment l’un de l’autre avant de pouvoir nous rencontrer. Ce qui peut être choisi est aussi le Nous.

Cette nuance est essentielle. Le Nous n’est pas simplement la somme de deux personnes placées côte à côte ; il possède une présence, une manière d’habiter l’espace, de se regarder, de se toucher, d’accueillir. Quelqu’un peut être très attiré par l’un de nos corps, touché autrement par l’autre, et désirer en même temps ce qui existe entre nous deux. Il peut avoir envie d’entrer quelques heures dans cette circulation particulière, d’y apporter son propre désir et de découvrir ce qui naîtra de trois présences qui n’auraient jamais pu produire exactement la même chose séparément.

Être choisis comme Nous ne signifie donc certainement pas être désirés à cinquante pour cent chacun. Cela signifie que la personne désire la rencontre telle qu’elle existe avec nous deux, avec les différences d’attirance, de proximité et d’intensité que cette rencontre porte naturellement.

Cela change beaucoup de choses, parce qu’un invité n’est alors plus quelqu’un que nous aurions sélectionné pour occuper une place dans notre couple. Il ne vient pas satisfaire un projet que nous aurions conçu avant lui. Il possède son propre désir, ses propres curiosités, ses préférences, ses limites, son imaginaire. Il nous regarde autant que nous le regardons et se demande lui aussi ce qu’il ressent, ce qu’il veut, ce qu’il a envie de découvrir avec nous.

Cette évidence nous paraît importante car, dès que l’on parle d’un couple qui « accueille » quelqu’un, le vocabulaire lui-même peut placer insensiblement le couple au centre et l’autre à sa disposition. Nous choisissons une personne, nous l’invitons, nous lui faisons une place, nous définissons un cadre ; même avec beaucoup de bienveillance, on finit facilement par fabriquer une scène dans laquelle deux personnes actives accueilleraient une troisième qui aurait surtout à décider si elle accepte ce qu’on lui propose.

Nous n’aimons pas cette image, parce que la personne qui vient vers nous ne reçoit pas simplement une invitation : elle nous choisit aussi. Elle choisit de passer ce temps avec nous, de nous donner son attention, son regard et parfois sa nudité, son désir, son corps. Elle choisit de se laisser découvrir et de nous découvrir à son tour, de s’abandonner parfois énormément dans un espace qui n’existait pas quelques heures auparavant. Ce choix mérite d’être reconnu pour ce qu’il est.

Et il possède quelque chose de profondément érotique. Être regardé par quelqu’un que l’on désire et comprendre que ce regard n’est plus seulement curieux ; sentir une distance diminuer, voir une main rester un peu plus longtemps, entendre une phrase qui ne laisse plus vraiment de doute, découvrir que cette personne que nous trouvions belle depuis le début de la soirée nous imagine désormais, elle aussi, beaucoup plus près : il existe un plaisir très particulier dans cette bascule où notre propre désir cesse d’être seul.

Nous savons que quelqu’un nous plaît, puis nous découvrons que nous lui plaisons également et, parfois, quelque chose devient encore plus clair : cette personne nous veut dans son expérience. C’est cela que nous entendons par être choisi. Pas être possédé, ni préféré à tous les autres, ni recevoir une quelconque médaille de meilleur homme, meilleure femme ou meilleur couple. Simplement être désiré suffisamment pour qu’un autre être humain ait envie de faire un pas vers nous.

Lorsque ce choix concerne le Nous, il y a quelque chose de plus troublant encore. Quelqu’un voit notre proximité et ne cherche pas à l’interrompre pour obtenir l’un de nous ; au contraire, elle participe à son désir. Ce qui aurait pu apparaître comme une frontière devient une part de ce qui attire. La personne ne pense pas nécessairement j’aimerais cette femme sans cet homme ou cet homme si sa compagne n’était pas là : elle peut regarder ce que nous sommes ensemble et ressentir j’ai envie d’eux ainsi.

Nous trouvons cela magnifique parce que notre amour n’a alors aucune raison de s’effacer pour permettre le désir. Il participe lui-même à ce qui attire. Nos gestes l’un envers l’autre, notre complicité, notre façon de nous toucher et de nous désirer sous les yeux de quelqu’un ne ferment pas nécessairement la porte ; ils peuvent donner envie de s’approcher davantage. Quelqu’un peut nous regarder nous embrasser et avoir envie de rejoindre cette proximité, regarder une main parcourir le corps aimé et désirer que cette main vienne ensuite sur sa peau, voir le plaisir circuler entre nous et avoir envie d’y mêler le sien. Il ne s’agit pas d’être attiré malgré le couple, mais aussi par ce qui existe entre nous.

De notre côté, être choisis de cette manière procure évidemment le plaisir très direct de se sentir désirables. Le corps aime savoir qu’il attire, qu’il provoque quelque chose dans les yeux, le ventre ou le sexe de quelqu’un d’autre, et nous n’avons aucune envie de rendre cela plus spirituel que ça ne l’est. Être désiré est délicieux. Mais lorsque quelqu’un choisit le Nous, il reconnaît également ce que nous cherchons à offrir : non pas une place vacante dans laquelle il devrait entrer docilement, mais un espace vivant dans lequel sa présence pourra réellement compter.

Nous ne voulons pas qu’un invité devienne un figurant de notre couple, pas davantage qu’il nous choisisse pour rester ensuite au bord de ce que nous vivons. Être choisi appelle une réciprocité réelle : si quelqu’un nous apporte son désir, le sien doit pouvoir entrer pleinement dans la rencontre. Ses envies comptent, sa façon de regarder aussi, ce qu’il aime toucher, recevoir, donner, la proximité qu’il souhaite créer avec chacun de nous. Sa présence transforme nécessairement ce qui est en train de se construire, et c’est précisément pour cela que nous l’avons désirée.

Cette place n’est jamais acquise une fois pour toutes. Quelqu’un peut nous choisir pour un verre sans avoir envie de davantage, nous choisir très intensément pour une soirée sans souhaiter recommencer, ou ressentir un désir qui change au cours même d’une rencontre. Rien de cela n’annule ce qui était vrai auparavant. Être choisi ne nous donne aucun droit sur la suite ; c’est recevoir un oui vivant à cet instant, avec toute la liberté qu’un véritable oui contient.

Cela rejoint forcément quelque chose qui nous importe beaucoup : nous ne voulons pas d’un oui qui accepte, nous voulons un oui qui veut. Être choisi est précisément de cet ordre. Non pas quelqu’un qui nous laisse entrer dans son espace parce qu’il n’a aucune raison de refuser, mais quelqu’un qui a envie que nous y soyons.

La différence ne se joue d’ailleurs pas seulement dans les mots ; elle se sent dans les corps. Il y a le baiser que l’on reçoit et celui auquel quelqu’un vient véritablement répondre, la main que l’on laisse faire et celle que l’on cherche, le corps qui accepte une proximité et celui qui réduit lui-même la distance. Il y a un regard qui indique simplement que tout va bien, et un autre qui dit beaucoup plus clairement qu’il veut que cela continue. Nous aimons ces mouvements parce qu’ils débarrassent la rencontre d’une grande partie de ce qui pourrait ressembler à une conquête : personne n’a à obtenir quelqu’un, à le convaincre ou à gagner suffisamment de charme pour mériter son corps. Nous nous approchons, nous regardons ce qui existe et, parfois, une envie rencontre une autre envie.

Il y a évidemment une vulnérabilité dans cette attente, parce que désirer quelqu’un signifie aussi accepter qu’il puisse ne pas nous désirer, qu’il ne désire que l’un de nous, ou simplement qu’il n’ait pas envie de la rencontre que nous lui proposons. Notre manière d’aimer ne nous rend pas automatiquement compatibles avec les êtres qui nous attirent, et nous n’avons aucune envie qu’elle le fasse. La valeur du choix tient précisément à sa liberté : cette personne pouvait ne pas nous vouloir, et pourtant quelque chose en elle a répondu à quelque chose en nous.

Si tout le monde était supposé vouloir tout le monde dès lors que quelques règles sont respectées, le désir deviendrait une formalité. Nous préférons l’incertitude bien plus vivante de ces moments où nous regardons quelqu’un sans savoir encore, où une attirance grandit, où les regards commencent à dire davantage, jusqu’à découvrir parfois cette chose très simple et terriblement réjouissante : cette personne nous plaît, et nous lui plaisons.

Cette réciprocité ne présage d’ailleurs pas de la forme que prendra la suite. Elle peut rester un sourire troublant, nourrir une conversation qui durera toute la nuit, conduire à un baiser ou faire disparaître les vêtements. Elle peut aussi amener trois corps à découvrir ce que cela fait de s’approcher lorsqu’aucun d’eux n’est là par tolérance, par politesse ou pour répondre au désir des deux autres, mais parce que chacun a réellement envie de participer à ce qui est en train de naître.

À cet instant, notre manière d’« accueillir » change elle aussi de sens. Nous ne sommes plus un couple qui offre généreusement une place à quelqu’un ; nous sommes des personnes qui se sont mutuellement choisies pour vivre quelque chose ensemble. Le Nous reste notre socle, notre histoire, ce qui était là avant et continuera après la rencontre, mais il ne transforme pas l’invité en satellite. Pendant le temps où nos vies se croisent, son désir entre réellement dans ce qui circule entre nous, précisément parce qu’il a librement choisi d’y entrer et que nous avons librement choisi de l’y accueillir.

Nous pouvons donner beaucoup et recevoir beaucoup, mais rien de cela n’a la même saveur lorsque la présence de l’autre n’est qu’une disponibilité. Nous voulons sentir qu’il nous désire, qu’il veut réellement être là, qu’il n’accompagne pas simplement notre propre envie mais apporte la sienne avec toute sa singularité. Et lorsque quelqu’un regarde ce que nous sommes ensemble, nos corps, notre proximité, notre manière de nous aimer, puis décide librement qu’il a envie de venir plus près, nous ne voulons jamais considérer ce mouvement comme allant de soi.

Nous avons désiré quelqu’un qui, à son tour, nous désire. Nous l’avons regardé, il nous a regardés, chacun aurait pu rester à sa place et pourtant les distances se sont réduites parce que l’envie existait des deux côtés. Nous l’avons choisi et il nous a choisis.

C’est là, bien plus que dans une invitation ou dans une porte qui se ferme derrière quelqu’un, que la rencontre commence réellement.