La porte vient de se refermer.
Parfois, nous restons là quelques secondes, encore habités par ce qui vient de se passer. Il y a un verre sur la table, une serviette abandonnée quelque part, une odeur, un lit défait, quelques traces très ordinaires d'une présence qui ne l'était pas forcément. Parfois nous sourions. Parfois nous nous prenons simplement dans les bras. Parfois nous parlons tout de suite, avec cette excitation qui donne envie de tout raconter alors que nous étions pourtant là, ensemble. Et parfois nous n'en avons aucune envie. Pas encore.
Quelqu'un vient de partir, mais la rencontre, elle, ne s'en va pas avec lui.
C'est une partie de nos rencontres que nous aimons beaucoup. Pas seulement le souvenir qu'elles laissent, mais tout ce qui continue à circuler après. Nous avons vécu quelque chose ensemble, au même endroit, avec la même personne, et pourtant nous n'avons pas vécu exactement la même chose.
Il y a ce que l'un a ressenti lorsqu'il a été touché et ce que l'autre a ressenti en le regardant. Un geste presque anodin pour celui qui le recevait et bouleversant pour celui qui l'observait. Un regard que l'un n'a même pas remarqué et que l'autre n'oubliera pas. Il y a ce que nous avons aimé faire, ce que nous avons aimé voir, ce que nous aurions voulu prolonger. Une image qui reste avec une précision étonnante. Une phrase. Une main. Un rire. Un corps abandonné quelques secondes. Un plaisir que nous avons partagé ou simplement regardé naître.
Il y a aussi ce qui a moins bien circulé. Une hésitation, une maladresse, quelque chose qui a piqué un peu plus qu'on ne l'aurait imaginé. Une émotion que l'on n'avait pas vue arriver et que l'on ne sait pas encore très bien nommer.
Tout cela était là pendant la rencontre. Mais tout cela n'était pas encore partagé entre nous.
Alors nous parlons.
Pas pour faire le bilan de ce qui aurait été réussi ou raté, encore moins pour passer la soirée au crible. Nous avons simplement envie de découvrir la rencontre de l'autre.
C'est parfois assez troublant. Nous étions à quelques centimètres l'un de l'autre et nous découvrons après coup quelque chose que nous n'avions absolument pas perçu. Nous apprenons que l'autre nous regardait à cet instant précis. Qu'il nous a trouvé beau. Qu'un geste l'a profondément ému. Qu'il a ressenti une joie immense en nous voyant prendre du plaisir. Qu'il a eu envie de nous rejoindre mais a préféré rester là, simplement à regarder. Ou qu'au contraire, pendant quelques secondes, il s'est senti un peu loin.
Ces conversations peuvent elles-mêmes devenir très sensuelles. Raconter fait revenir les images et les sensations. Le désir reprend parfois exactement là où nous pensions qu'il s'était arrêté. Un souvenir passe de l'un à l'autre, s'enrichit du regard de chacun, et la personne qui n'est plus là se retrouve encore un peu présente dans ce que nous partageons.
Mais tout ne se raconte pas nécessairement le soir même.
Certaines rencontres sont simples à accueillir. Elles nous laissent joyeux, légers, pleins d'images et d'envie de parler. D'autres nous bouleversent davantage. Il faut alors parfois quelques heures, quelques jours, pour comprendre ce qui s'est passé en soi. Non parce qu'il faudrait cacher quoi que ce soit, mais parce que les mots arrivent moins vite que les émotions. Quelque chose est encore en train de trouver sa place.
Et puis une conversation revient.
Un détail oublié réapparaît. Une sensation devient plus claire. Nous reprenons une phrase laissée quelques jours plus tôt. Parfois un souvenir revient beaucoup plus tard, au détour d'un massage, d'un repas ou d'un moment au lit, et nous découvrons qu'il est toujours aussi vivant.
C'est aussi cela, pour nous, accueillir quelqu'un.
La place que nous lui faisons ne disparaît pas au moment où la porte se referme.
Cela ne dit rien de ce que deviendra la relation avec cette personne. Certaines restent dans nos vies. Nous les revoyons, nous leur écrivons, une amitié, un désir ou quelque chose de plus difficile à nommer continue à vivre. D'autres s'éloignent. Les vies reprennent leurs chemins et la distance s'installe parfois très simplement.
Cela n'efface rien.
Nous ne devons pas davantage à quelqu'un après avoir partagé son intimité qu'avant. Le respect de son humanité, de sa liberté, de cette part presque divine que nous aimons reconnaître dans les êtres, n'apparaît pas avec un baiser, une caresse ou un orgasme. Elle était là avant. Elle reste là après.
Ce qui change est ailleurs.
Cette personne fait désormais partie d'un morceau de notre histoire.
Elle nous a offert quelque chose d'elle, comme nous lui avons offert quelque chose de nous. Pas nécessairement quelque chose d'immense. Il peut s'agir d'une manière de toucher, d'une conversation, d'une liberté qui nous a réjouis, d'une vulnérabilité qui nous a émus, d'une façon différente d'habiter son corps. Parfois simplement d'un merveilleux moment de plaisir partagé.
Nous nous en sommes nourris.
Et ce mot nous importe, parce qu'il ne signifie pas que nous avons pris quelque chose à quelqu'un. Une rencontre nourrit précisément parce que chacun peut y apporter quelque chose et repartir sans en être diminué. Ce que nous avons reçu continue ensuite son chemin entre nous.
Une rencontre peut nous donner envie d'essayer quelque chose. Elle peut déplacer doucement un regard, ouvrir une conversation que nous n'avions jamais eue, nous rappeler une envie, nous faire découvrir une sensation. Elle peut simplement ajouter un souvenir heureux à cette histoire que nous construisons ensemble.
Et parfois elle fait davantage encore : elle nous reconnecte à cette immense joie que nous éprouvons à nous ouvrir au monde. C'est peut-être ce qui reste le plus profondément.
Notre connexion à la vie, aux autres, à l'humanité ne commence pas lorsque quelqu'un arrive et ne s'interrompt pas lorsqu'il repart. Une rencontre lui donne simplement, pendant quelques heures, un visage, une voix, une peau, une façon de rire ou de nous regarder.
Puis ce visage s'éloigne, mais quelque chose continue à circuler.
Accueillir véritablement quelqu'un, c'est aussi accepter cela : qu'un peu de sa présence continue à vivre en nous après son départ. Et qu'en nous racontant ce que chacun a vu, ressenti, désiré, aimé ou parfois moins bien vécu, nous nous l'offrions encore un peu l'un à l'autre.
C'est peut-être cela, finalement, ce qui reste.