Après le non

Un non peut arriver au milieu d’un très beau moment. Il peut survenir avant même qu’une rencontre commence réellement, lorsqu’une envie que nous imaginions partagée ne l’est finalement pas, ou beaucoup plus tard, dans un lit, au milieu d’un massage, après un baiser, lorsque les corps sont déjà nus et proches. Il peut concerner une personne, un geste, une pratique, une intensité ou simplement cet instant précis. Nous avons déjà beaucoup parlé ici de la liberté de changer d’avis ; ce qui nous intéresse cette fois commence juste après, dans tout ce qui reste possible une fois que quelque chose vient d’être arrêté.

Parce qu’un non arrête bien quelque chose, mais il n’efface pas nécessairement tout ce qui l’entoure. Nous pouvons avoir envie d’embrasser quelqu’un sans avoir envie d’aller plus loin, vouloir être nus ensemble mais ne plus désirer certains gestes, avoir imaginé une pratique pendant des jours et découvrir, lorsque l’instant arrive, qu’elle n’a finalement aucune place dans ce que nous ressentons. Ce non mérite évidemment d’être entendu exactement là où il se pose, mais il n’a pas besoin de devenir aussitôt une conclusion sur toute la rencontre.

Il peut rester énormément de tendresse, de désir, de rire et d’envie de proximité. Une main peut quitter un sexe et venir se poser sur un ventre ; un corps peut se détourner d’un geste tout en recherchant quelques secondes plus tard une étreinte. Quelqu’un peut dire « pas ça » sans vouloir dire « plus rien », et parfois la suite devient même plus douce parce que personne n’a besoin de défendre la limite qui vient d’être exprimée. Nous aimons beaucoup cette possibilité, parce qu’elle permet au non de rester exactement ce qu’il est : l’expression d’une envie qui s’arrête quelque part, et non la destruction de tout ce qui existait autour.

Dire non devient d’ailleurs beaucoup plus difficile lorsqu’on imagine qu’un seul mot risque de faire tomber toute la scène, de vexer quelqu’un, de créer un silence ou de transformer immédiatement la chaleur en distance. Il est infiniment plus simple d’écouter son désir lorsqu’on sait qu’il peut changer sans que tout le reste soit automatiquement remis en cause. Cette liberté n’exige pas que chacun réagisse avec une sérénité parfaite ; elle exige seulement que le changement d’envie ne devienne pas une faute.

Lorsque nous désirons quelque chose très fort et que l’autre dit non, le désir ne disparaît pas par politesse. Une déception peut rester présente, parfois très nettement, et nous ne trouvons rien de honteux à cela. Il serait artificiel de prétendre être toujours immédiatement heureux qu’une envie qui nous traversait intensément ne se réalise pas. La question n’est donc pas de ne jamais être déçu, mais de ne pas transformer cette déception en pression sur celui ou celle qui vient de dire non.

Il existe des manières très discrètes de faire payer un refus. Un corps qui s’éloigne soudain, un visage qui se ferme, l’attention qui disparaît, la tendresse abondante quelques secondes auparavant qui devient brusquement parcimonieuse : rien n’est explicitement reproché et pourtant celui qui a dit non comprend parfaitement qu’il vient de perdre quelque chose. C’est cette bascule que nous ne voulons pas, parce que la tendresse ne devrait pas être la récompense accordée tant que les corps avancent dans la direction espérée.

Si quelqu’un était beau, désirable, précieux et profondément proche quelques secondes avant son non, le fait qu’un geste particulier ne soit plus voulu ne change pas soudain tout cela. Nous ne voulons pas faire payer cette limite par un retrait d’affection, de désir ou d’attention. Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait continuer à toucher pour rassurer ou démontrer que tout va bien : parfois, après un non, ce qui est réellement désiré est précisément de reprendre de la distance, de se rhabiller, de changer complètement d’atmosphère ou de rentrer chez soi. Là encore, aucune forme particulière de proximité ne doit être produite pour rendre la situation acceptable.

Ce qui compte est que la suite puisse rester vraie. Cette vérité peut être une étreinte, un verre partagé autour de la table, un rire qui remet de la simplicité dans la pièce, ou une rencontre qui continue très sensuellement mais autrement parce qu’un seul chemin vient de se fermer alors que beaucoup d’autres restent désirés. Elle peut aussi être la fin de la rencontre. Toutes ces suites peuvent être justes dès lors qu’elles correspondent réellement à ce que chacun souhaite encore vivre.

Nous trouvons d’ailleurs quelque chose de très beau dans cette capacité d’un non à redessiner une rencontre au lieu de simplement l’interrompre. Une idée disparaît et ce qui reste devient soudain plus visible. Nous pensions vouloir aller vers quelque chose de très sexuel et découvrons que rester longtemps enlacés est exactement ce dont nous avons envie ; une pratique imaginée ensemble n’a finalement pas sa place ce soir-là et d’autres gestes apparaissent, parfois plus inattendus et plus intimes. Le cadre change sans que la rencontre ait échoué.

Nous avons une tendance assez forte à imaginer l’intimité comme un parcours linéaire : on commence par parler, on se rapproche, on embrasse, les vêtements disparaissent, les gestes deviennent progressivement plus sexuels et chaque étape paraît appeler la suivante. Dans cette logique, un non ressemble facilement à une marche arrière ou à une interruption. Pourtant les corps ne fonctionnent pas comme un escalier. Une main peut aller très loin puis revenir à une simple caresse sans que cette caresse devienne moins précieuse parce qu’elle arrive « après » ; nous pouvons faire l’amour puis passer une heure simplement serrés les uns contre les autres, commencer très doucement, aller soudain beaucoup plus loin, arrêter quelque chose puis repartir vers une autre forme d’intimité.

Le désir n’a pas toujours une direction unique, et le non peut faire partie de cette mobilité sans la casser. À plusieurs, cette évidence devient encore plus visible : un refus peut concerner une interaction entre deux personnes sans remettre en cause ce qui existe avec la troisième, ou une pratique qui impliquait tout le monde tandis que d’autres envies restent très fortes. Il peut modifier l’équilibre de la scène et faire apparaître une configuration que personne n’avait prévue, sans que celui qui a dit non ait à porter en plus la responsabilité de préserver l’ambiance pour les autres.

Cette liberté rend aussi les oui beaucoup plus beaux. Lorsque nous savons qu’un non n’entraînera pas automatiquement un froid, nous pouvons avancer avec moins de prudence défensive, vouloir très fort sans nous sentir obligés de savoir aujourd’hui ce que nous voudrons dans une heure, accepter une proximité immense sans craindre qu’elle devienne un contrat implicite pour la suite. Un oui peut alors simplement vouloir ce qu’il veut maintenant, tandis qu’un non peut arrêter ce qui n’est plus voulu maintenant, sans que l’un ait à garantir le suivant.

Cette mobilité ressemble davantage à la réalité du désir. Le corps ne signe pas un programme au début d’une soirée : il découvre, répond, s’ouvre, se referme parfois, repart ailleurs et se surprend lui-même. Un désir peut devenir beaucoup plus fort que prévu ou disparaître soudain là où nous étions certains de le trouver. Rien de cela ne retire sa vérité à ce qui a précédé. Un baiser n’était pas faux parce qu’il n’a pas conduit plus loin, une nudité partagée ne devient pas regrettable parce qu’un geste suivant n’était finalement pas désiré, et un plaisir reçu reste exactement ce qu’il était même si le corps demande ensuite autre chose.

Nous avons parfois tendance à relire toute une rencontre depuis son point d’arrêt, comme si le moment où quelque chose n’a pas eu lieu finissait par raconter tout ce qui l’avait précédé. Nous préférons remettre ce non à sa juste place. Il y avait une rencontre entière autour : des regards, des mots, des gestes, du désir, parfois beaucoup de plaisir. À un moment précis, quelque chose n’était plus voulu, et ce fait n’a besoin ni d’être minimisé ni de devenir le centre obligatoire de l’histoire.

Il peut aussi arriver que celui qui a prononcé le non se sente ensuite chargé de réparer quelque chose, en rassurant beaucoup, en expliquant longuement ou en proposant une autre pratique comme une compensation. Nous connaissons cette impulsion très humaine, mais elle recrée facilement la pression que le refus devait justement permettre d’éviter. Un non ne crée aucune dette. Celui qui l’a dit n’a rien à rendre, tandis que celui qui l’a entendu peut avoir besoin d’un instant pour laisser traverser sa propre déception sans que cette émotion soit, elle non plus, considérée comme une faute.

Nous ne cherchons donc pas une scène idéale dans laquelle tout le monde réagit immédiatement avec une sagesse parfaite. Nous cherchons simplement la possibilité que chacun reste vrai sans que cette vérité devienne une arme contre les autres. Cela vaut tout autant dans le Nous : nous pouvons avoir profondément envie ensemble de quelque chose, puis découvrir que l’un n’y est finalement plus. Le désir de l’autre ne s’éteint pas obligatoirement à la même seconde, mais il cesse d’être un désir du Nous dès qu’il n’est plus partagé. Il peut rester personnel, devenir une image ou une frustration passagère, sans demander à être réalisé.

Nous n’avons pas besoin de prétendre que ce désir a disparu ; nous avons seulement besoin qu’il n’exige rien. Lorsque cette exigence n’existe pas, la proximité continue très souvent de manière naturelle parce qu’il reste simplement la personne que nous aimons, son corps que nous désirons, la rencontre qui était belle quelques secondes auparavant et tout ce qui, malgré ce chemin fermé, demeure encore vivant entre nous. Un baiser, une peau, un rire ou simplement l’envie de rester là peuvent reprendre leur place sans avoir à démontrer quoi que ce soit.

C’est probablement cela qui nous touche le plus : un non n’a pas besoin de refroidir tout ce qui était chaud autour de lui. Il peut dire pas ça, pas maintenant, pas comme ça et laisser intact tout ce qui continue réellement à être désiré. Nous ne voulons pas que nos rencontres soient fragiles au point qu’une limite suffise à les briser, ni qu’une personne devienne soudain un problème à résoudre simplement parce qu’elle a exprimé une envie différente de celle que nous imaginions.

Après le non, il reste des êtres humains qui étaient en train de se rencontrer, avec tout ce qui avait déjà circulé entre eux et tout ce qu’ils ont encore envie, ou non, de partager. Et lorsqu’une envie commune est toujours là, la rencontre n’a pas à recommencer : elle peut simplement continuer autrement.